films 2006

Mardi 26 décembre 2006
Une année cinématographique s'achève pour Acide Critique.

Oh, il y a eu de bons films, qu'on reverrait sans déplaisir, en particulier les exercices de style, néoclassiques, dira-t-on, de Spike Lee, de Palma, ou Scorcese.

Il y a ceux dont on attend la suite avec impatience, en l'espèce le Clint Eastwood, l'un des films somme toute assez nombreux portant sur la guerre et l'occupation, dans lesquels se distingue tout particulièrement le  Flandres de Bruno Dumont, en n'oubliant de saluer pour son intérêt politique le vent se lève, de Ken Loach.

Il y a eu, enfin, des films qui arrivaient être intimes et réussis, disons une paire de films latins, celui d'Almodovar, et celui de Kim Rossi Stuart, qu'on assaisonnera d'un des rares films français à nous avoir captivé, celui de Denis Dercourt .

J'en oublie sûrement, certains délibérément, essentiellement ces films français qui ne nous ont que rarement touché, même pour le rire sans lendemain, à cette exception près sans doute, quoiqu'en la matière, la fin de carrière de Woody Allen s'annonce sous les meilleurs augures.

Mais si vous demandez, aujourd'hui, le film que j'aurais envie de revoir pour m'y plonger, alors ce sera celui-là. Mais tout ceci est tellement subjectif, n'est-ce pas?

Pour la suite : rendez-vous en 2007!




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Dimanche 24 décembre 2006
"Black Book"  n'est pas un de ces livres noirs comme on nous en accabla ces dernières années, avec des bas (celui des amis de Stéphane Courtois) et des plus hauts. Mais c'est peut-être l'occasion de contribuer modestement à celui du cinéma, et plus particulièrement d'une sorte de relativisme, de nivellement de tout ce qui est à laquelle se livre l'industrie de l'entertainment.

En matière de nazisme, le summum de l'horreur fut sans aucun doute das untergang (la chute), film qui fit évènement en Allemagne, trois fois hélas. Hélas car c'était là un film profondément révisionniste, un film qui affirmait que Hitler avait été une sorte de joueur de flûte de Hamelin, entraînant l'Allemagne toute entière comme s'il l'avait hypnotisée. Ainsi on pouvait voir en conclusion de cette entreprise sidérante la dame (nazie) qui fut secrétaire personnelle de Hitler dans les années d'extermination systématique des juifs affirmer sans contredit avec impudence qu'elle ne savait rien...

Paul Verhoeven, lui, ne fait pas dans le négationnisme, mais se complait dans une ambiguïté un peu pesante.

Qu'on se comprenne : aucun problème pour dire qu'il y a des salauds partout, dans la résistance comme ailleurs. Ca va sans dire. Dénoncer les exactions commises au nom de la libération, pourquoi pas.  Ce qui a été, a été. D'ailleurs, profitons-en, pour balayer devant notre porte, pour signaler qu'une historienne en France s'attache à dévoiler l'attitude des grands groupes industriels et bancaires en France sous l'occupation, et que ses livres doivent être plus connus.

Plus étonnante (et à vrai dire peu crédible) est cette reconstitution d'une résistance qui semble ignorer les principes élémentaires de sécurité (cloisonnement, secret) et dont on se demande comment elle aurait pu avec un tel fonctionnement tenir  quatre années d'occupation. 

Mais comment croire vraiment à ce portrait d'officier SS, chef de la Gestapo pour toute la Hollande de surcroît, sorte de veuf sympathique, qui couche en toute connaissance de cause avec une juive qu'il identifie immédiatement comme telle (comment?), se fie à elle pour dénoncer quelques jours après son arrivée l'un de ses principaux collaborateurs?


Verhoeven affirme qu'il a mélangé trois personnes existantes pour créer le personnage interprété (avec conviction) par Clarisse Van Houten. Combien de petits morceaux de SS aura-t-il dû mélanger pour présenter le chef des assassins installés en Hollande comme un type sympathique, et même, tenez vous bien, ayant horreur du sang? Faut-il rappeler que les SS ne sont pas des soldats ou officiers militaires, des types qui ont revêtu l'uniforme comme toute leur génération, que cela leur plaise ou non? Qui peut croire qu'on puisse être chef de la Gestapo en pays occupé des années durant et être tellement fleur bleue et irréfléchi?


Alors il y a aussi un film, avec ses images bien léchées, très hollywoodiennes malgré le retour aux sources européennes pour Verhoeven, avec son scénario respectant les doses prescrites d'action, de tragédie, de sexe, de belles plastiques, d'angoisse, de mort, bref une efficacité qui ne surprendra personne dans aucun sens du terme.

Mais il ne reste au bout que cette gêne profonde : est-on en train, film après film, sinon livre après livre, de réhabiliter insidieusement les SS par une des armes les plus efficaces dont dispose notre société médiatique, à savoir la banalisation?

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Mardi 19 décembre 2006
Eh oui, il faut bien le dire, une nouvelle fois l'excellent Denzel Washington s'est enrôlé au service d'une cause perdue.

L'effet de "déjà vu" peut donner naissance à des sensations vertigineuses. Par exemple, pour en rester à des choses récentes, the eternal sunshine of the spotless mind pouvait prétendre nous semer dans les méandres de nos propres neurones.

Mais là, difficile dès le début de ne pas se dire que, effectivement, on a "déjà vu" ça quelque part.
Un peu dans minority report, qui explorait déjà la possibilité d'examiner depuis une console informatique les crimes avant qu'ils ne se produisent (et, avec le voyage dans le temps, on est toujours "avant" puisque s'il est possible un jour, il est possible toujours).
Ici, foin de parapsychologie, c'est la bonne vieille fée électricité qui autorise le basculement dans la science fiction, basculement néanmoins très modéré. En effet, pour le reste, on se croirait dans une série US, de qualité, sans doute, mais sans plus. Rien de renversant donc, et effectivement beaucoup de déjà vu.

Mais dans les interstices de la machine se glissent quelques évocations du temps présent qui ne sont pas intéressantes.
Ainsi, celle des pannes géantes d'électricité qui ont frappé l'Amérique - qui trouvent ici on s'en doute une autre explication que la vétusté notoire des équipements privés, utilisés jusqu'à ce que la corde cède.

Et surtout, c'est à la Nouvelle Orléans que frappe l'explosion annoncée par l'affiche du film. "Cette fois, ce n'est pas une catastrophe naturelle", s'autorise même le dialoguiste, comme si les dégâts causés par Katrina relevaient de la catastrophe naturelle, à moins de considérer comme telle l'incurie des gouvernements.
Et, un plan durant, on voit s'ouvrir ce qu'aurait pu être un autre film : la police prend d'assaut avec les grands moyens la seule maison encore debout dans un quartier totalement dévasté, au milieu de rues où les bicoques semblent avoir été projetées au hasard par la main d'un géant (pour emprunter une métaphore que nous laissons à nos lecteurs le soin de restituer à son auteur).

La Nouvelle Orléans après le cyclone, ville fantôme, ville ravagée, ville en colère, véritable théâtre potentiel où le ressentiment et la vengeance auraient fourni les combustibles d'une mise en scène qui aurait eu une autre ambition... que de faire du "déjà vu".  



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Lundi 4 décembre 2006
Pendant un instant, tout de même, un léger doute peut nous étreindre : ne serait-ce pas là une variante du Gangs of New York, avec Caprio en quête d'un père chef de bande, l'immense Daniel Day-Lewis de Manhattan passant ici le relais au méphistophélique Nicholson? Nenni.

Martin Scorcese propose un film trépidant, saignant, parsemé de répliques tranchantes comme des couteaux lancée à la volée, et, bien entendu, jonché de cadavres.

Et il y mène une réflexion implicite sur la loyauté, la fidélité, ou si l'on préfère l'ombre à la lumière, la trahison.


On cherche en effet tout du long un "rat", un infiltré, autant dans le gang mené par Nicholson que dans la police d'Etat de Boston. Bref, un traître.
Mais un traître à quoi, à qui?  Au compte de quoi, de qui? Où est la trahison quand, forcément, les choses apparaissent pour plus compliquées qu'elles n'en avaient l'air?

Et puis n'est-ce pas la vie qui distribue les rôles comme le destin donne les cartes?  Ainsi, d'emblée, n'est-ce pas la police elle-même qui renvoie brutalement vers les bas fonds le futur "inflitré", entré sous l'uniforme précisément pour y échapper? Inversement, n'est-ce pas le destin qui fatalement transforme un jeune policier prometteur en un obligé du "parrain" irlandais local?

Et puis, face à une balle, face à la mort, "quelle est la différence" entre ceux qui furent loyaux, et celles qui furent loyale, et ceux qui les ont trahis?


Peu nombreux - mais il y en a - sont d'ailleurs ceux qui restent fidèles à quelque chose, sauf à cette devise proclamée par Nicholson qui la personnifie : "je ne sers personne" (d'autre que moi). L'appétit du pouvoir pour le pouvoir assassine le moindre scrupule, et tous les espoirs semblent ici fait pour être déçus, les pleurs de leur perte ne pouvant être asséchés que par la vengeance, ou la mort qui délivre même ceux qui se sont... trahis eux-mêmes.

Voilà donc un film noir, tout à fait excellent qui vous plaquera même, si vous y consentez, contre votre fauteuil , vous emmènera dans ses arcanes avec une réelle jubilation, antidote suprême en pareilles circonstances. Ajoutons ces figures tragiques, celles de ces acteurs - Caprio compris, et ce n'est pas un fan qui écrit - qui jouent juste et fort, au point d'apparaître en fin de compte comme étant eux-mêmes les balles, réelles, que la vie a tiré.
 


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Lundi 27 novembre 2006
"Jouer libero, c'est pas mal non plus"...  il ne faut pas se fier à l'apparente simplicité des choses. Sous cette conversation footballistique entre un père et son fils, il faut entendre : "libre, c'est pas pas mal, non plus".

Libero, c'est le terme italien pour désigner le joueur "libre". Et la liberté, c'est ce à quoi aspirent tous les personnages de ce film italien, emmené sur un rythme qui fait plaisir - autant que d'entrapercevoir Rome et d'entendre chanter cette belle langue.

Il ne faut donc pas se fier aux apparences.
Vu par les yeux d'un enfant, le film s'ouvre sur ce qui semble un constat simple : un père vivant avec ses deux enfants, la mère ayant déserté le foyer. Et tout semble la condamner, jusqu'à elle-même qui n'hésite pas à se couvrir d'opprobe pour quémander le droit de revenir vivre au foyer, de reconstituer une famille.

Mais des forces contraires et puissantes sont à l'oeuvre et les vraies difficultés n'apparaissent que petit à petit. Chacun semble en effet prisonnier d'un rôle taillé pour un autre que lui.

Un père pétrifié dans une posture fière, et que les coups de couteaux de la réalité qui la lui rendent impossible à tenir lacèrent peu à peu.
Une mère, belle, trop belle, jeune, trop jeune, qui n'arrive pas à être à la fois maman et femme.

Et elle est emprisonnée au foyer par ce mari qui l'aime mais si mal, lui qui ploie sous les contraintes que lui impose la nécessité de gagner sa vie, mais aussi sous le poids de celles qu'il s'impose en cherchant à n'être redevable de quiconque.

Puis, il y a ces deux enfants, qui sont déjà marqués par l'attitude de leurs parents, leur premier héritage qui suggère que les malédictions familiales viennent de très loin et ont des racines profondes.
Ils cherchent, eux aussi, tant qu'il n'est pas trop tard à se libérer de cette sphère d'aliénation, à s'envoler, jusque sur les toits de Rome.


Cette famille dont Kim Rossi Stuart trace le portrait intime, ça pourrait être la vôtre, ou celle de vos voisins de palier, et, nous dit-il vous ne vous rendriez compte de rien.

Sans pathos, sans longueurs, en essayant d'adopter sans les juger le point de vue des quatre enfants, grands et petits, qui sont au centre de cette tragédie familiale si commune, Kim Rossi Stuart propose un film réussi, au ton très juste, qu'il faut voir tant qu'il est encore sur quelques écrans.


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Samedi 18 novembre 2006
Selon d'anciens récits, les hommes parlaient jadis la même langue, et entreprirent grâce à cette entente de bâtir une ville et une tour dont le sommet atteigne les cieux. De charmante humeur comme à l'accoutumée, Yahvé s'alarme et  prend donc la décision qui s'imposait, je cite:
"Voilà que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux! Allons! Descendons! Et là, confondons leur langage  pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres".

L'éternel, consciencieux comme l'on s'en doute, éparpilla ensuite les hommes sur la planète entière pour s'assurer que la mésentente qu'il venait d'introduire perdurerait.

Inàrritu aime les accidents. On se souvient en particulier du "21 grammes" à la narration fragmentée à partir d'une collision initiale. Ce film était brulant, déroutant, brillant, prenant.

Mais là, ce Babel est un beau film raté.
Inàrritu veut absolument montrer que nous appartenons tous à une commune humanité, depuis le japon hyper-moderne jusqu'aux villages perdus du Maroc, en passant par ce Mexique qu'il aime tant et filme si bien (à noter que le scénariste de ce film est le même que celui de "trois enterrements"). Il veut souligner, à partir d'un accident initial, que tous nos destins sont interconnectés. Il veut montrer, enfin, que les barrières qui nous séparent ne sont pas tant celles du langage que celles des préjugés, et aussi celles des frontières et des polices, dont la brutalité et l'arrogance déclenchent des catastrophes humaines tellement prévisibles qu'elles semblent même marquées du sceau de la fatalité - le pire y semble toujours certain.

Certes, l'épisode biblique de Babel relève de la malédiction...
Mais  trop vouloir montrer ainsi, Inàrritu prend un risque terrible : celui de devenir le Wenders mexicain. Toute la maîtrise du monde ne peut sauver un film du préchi précha, qu'on peut presque ressentir physiquement dans la salle à chaque fois que l'ambiance sonore s'efface au profit de la musique. Au final, quelle est la langue commune à cette humanité commune, sinon les pleurs ? C'est en tout cas la conclusion filmique  de ce  Babel : tous les humains pleurent... merci de l'info.

Et pourtant, quels plans extraordinaires parfois, qui vous emmènent et vous font presque perdre la tête! On a ainsi l'occasion dix fois de se réconcilier avec ce cinéaste, puis de le maudire pour avoir hélas cette fois-ci sacrifié son talent sur l'autel d'un sermon assez sombre, et sans doute aussi vain que les milliers qui l'ont précédé et les milliers qui le suivront, pour faire retomber immanquablement les quelques plans aériens illuminés dans l'ornière de sa démonstration pataude. Quel dommage!

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Vendredi 10 novembre 2006
On le sait, c'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes.  Cet adage aura peut-être inspiré Brian de Palma pour l'adaptation du livre de James Ellroy.

En tout cas, c'est avec une infinie minutie qu'il s'est employé à reconstituer l'atmosphère de Los Angeles des années 40 et celle des meilleurs films noirs. Les acteurs principaux s'y emploient aussi avec efficacité, même si une impression de déjà vu peut nous étreindre à voir se croiser ainsi Scarlett Johansson, Hilary Swank (du million dollar baby)  ou Aaron Eckhart.

Qu'on se rassure cependant : la patte du maître est là, une caméra souple et aérienne, en mouvement,  des lumières, des ombres , des visages magnifiques.

Mais qu'on se le dise aussi : il y a quelques longueurs, dans ce film qui ne brille ni par sa brièveté, précisément, ni non plus par la clarté du propos, de l'intrigue, qui se précipite brutalement dans les dernières minutes au risque de nous lâcher en route.

Mais le scénario épingle
néanmoins avec finesse et férocité aussi bien la grande bourgeoisie arrivée, symbolisée par une famille de pervers et d'escrocs satisfaits d'eux-mêmes, qu'Hollywood, et ses pièges de gloire cinématographique mortels pour les jeunes beautés américaines égarées.

Mais c'est précisément l'une de ces beautés  qui apporte au film des moments d'étrangeté lumineux et émouvants, des petits bouts de rushes visionnés sans fin, plein d'une grâce et d'une légèreté qui doivent beaucoup au talent de Mya Kirshner, et qui, paradoxalement, puisqu'ils sont en noir et blanc, rehaussent le film, l'illuminent, et lui donnent ainsi une dimension supérieure au simple exercice de style qu'autrement, même brillant, il n'eût qu'été.

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Mardi 7 novembre 2006
Pour qui douterait que la figure du magicien  d'antan rejoint totalement celle du cinéaste d'aujourd'hui, Woody Allen en offre une nouvelle démonstration.

Clou de son spectacle : un fantôme de journaliste qui n'arrive pas à quitter la vie sans s'efforcer d'attraper ... l'ombre d'un scoop.
A tort, à raison? Bonne carte, mauvaise pioche? En fait là n'est pas le plus important.

Stimulé une nouvelle fois par cet air londonien dont il faut croire qu'il est décrié à tort, inspiré (après match point) par les frontières de classe et les manières délicates des fauves de l'aristocratie britannique, Woody Allen se livre à un petit tour pour spectateurs complices.

On entre en effet dans un film qui semble hanté par la mort, et l'on se retrouve avec un film sur la vie, et finalement sur la morale d'amuseur qui colle le mieux à la peau de cet homme, "né de religion hébraïque mais converti depuis au narcissisme" : seul le sens de l'humour rend la vie - et la mort - supportables.


En tout cas, en matière de zygomatiques, cette variation londonienne sans prétention sur le thème du "meurtre mystérieux" que l'on connut à Manhattan, atteint sa cible.





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Dimanche 29 octobre 2006
Clint Eastwood est un cinéaste du clair obscur, jusque dans le traitement de l'image, jusque dans la lumière intense qui éclaire ses films. Et, forcément, au travers des histoires qu'il met en scène, il est devenu un explorateur des zones d'ombre.

Flags of our fathers revient sur ce qui fut le verdun des soldats américains, la bataille du pacifique, et plus particulièrement le combat pour une petite île perdue, Iwo Jima. Pour ceux qui croyaient avoir vu en Indigènes un bon film de guerre, la leçon de choses sera, au moins ... éclairante. Eastwood et ses acteurs nous immergent dans la guerre et son horreur. Et c'est pour la questionner : qu'est-ce qui justifie une pareille sauvagerie? Est-ce là l'héroïsme? "Il n'y a pas de quoi être fier des chose que nous avons faites à Iwo Jima" dira l'un des soldats.

Où est la frontière avec l'inhumanité, questionne aussi Eastwood, par un simple plan montrant un infirmier qui doit tuer pour tenter de sauver une vie, et mettant côte à côte, enveloppés par la nuit, deux agonisants de camps opposés. On comprendra l'importance de ce que ce film soit suivi d'un Letters from Iwo Jima suivant cette même bataille du point de vue japonais.

Tout en montrant le courage, la bravoure, des soldats, précipités en enfer et qui tiendront, dit une des voix qui commentent Iwo Jima depuis aujourd'hui (mais ce ne sont pas là les moments les plus réussis du film), pour leurs amis,  leurs camarades d'armée, Eastwood réalise en fait aussi un film sur le mensonge.

Mensonge de l'histoire officielle, des images de propagande, laquelle doit produire des héros pour manipuler les masses et satisfaire ainsi aux objectifs du gouvernement du jour.
Mensonge des promesses faites aux soldats, à Washington, comme dans le pacifique.

Mensonge aussi quotidien, réconfortant, indispensable pour supporter la vie et la mort, mensonge des petites gens se reflètant en miroir jusque sur le lit de mort d'un des "héros" d'Iwo Jima.

Et c'est donc sur l'anatomie d'un mensonge qu'est construit Flags of our fathers, sur l'histoire de ce(s) drapeau(x), d'un drapeau qui n'était pas celui qu'on croyait, de ces héros qui n'étaient pas ceux qu'il fallait et qui pourtant... sans le savoir, l'étaient.
Malgré quelque lourdeur dans la narration, Clint Eastwood, cinéaste de l'ombre et de la lumière, cinéaste du doute, cinéaste de l'humain, et ses acteurs aussi terriblement humains, forts et frèles, ont réussi un film poignant et superbe.

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Jeudi 12 octobre 2006
Rachid Bouareb ponctue son film d'un procédé systématique : apparaît d'abord un paysage en noir et blanc, vu du ciel, puis, une ombre passe et, quand elle s'en va, la couleur apparaît, un date et un lieu se surimpriment, le spectacle peut commencer.

Mais en matière de spectacle, et de ce point de vue ce film est bien français, on n'est guère servi et l'ennui guette. Indigènes semble avoir plus puisé son inspiration, ou son manque d'inspiration, dans Le jour le plus long, avec moins de moyens, que dans le soldat Ryan.
Qui plus est, difficile d'adhérer avec des acteurs dont la crédibilité est rare, ce qui pour un film de guerre est tout de même peu flatteur. A moins de considérer Jamel Debbouze
comme un soldat crédible, bien qu'ayant la main éternellement dans la poche, ou encore Mélanie Laurent (récemment à l'affiche de "je vais bien ne t'en fais pas") comme une paysanne alsacienne crédible... et sans accent, reste une collection de caricatures sans grande profondeur.

Mais, dira-t-on, ce qui compte, c'est d'abord "l'oeuvre de mémoire" de ce film. La presse, Libération en l'occurence, a même relaté l'émotion qui paraît-il aurait saisi le couple Chirac en le voyant. C'est peut-être ce public-là qu'on appelle en marketing le "coeur de cible"? Ce qui expliquerait,
pour parler franc, une certaine ringardise?
L'émotion des Chirac les aurait même, voyez-vous, amenés à décider soudain d'aligner les pensions aux anciens combattants "indigènes"... du moins de ceux encore vivants. Opération de communication assez dégoûtante, de la part d'un personnage dont on voudrait peut-être nou faire oublier qu'il est à l'Elysée depuis bientôt 12 ans.

Mais, pour en revenir au film, tout d'abord, la volonté de défendre une thèse n'oblige pas à faire des films dépourvus de nuance. Or, ici, les "héros" relèvent des standards de la bande dessinée plus que ceux de la vie. Le film ressasse quelques sentiments forts, et s'en satisfait tout à fait. Drôle de mémoire...

Mais c'est que cette ombre qui sépare le passage du gris à la couleur a emporté sur son passage des morceaux essentiels à la mémoire. Cela s'appelle-t-il le processus de refoulement? En tout cas, systématiquement, les critiques ouvertes faites du traitement des "indigènes" dans l'armée sous-entendent - vu les réactions des comédiens - qu'ils y étaient traités plus mal que dans leurs pays sous occupation coloniale. Or c'est le contraire.

"Indigènes" s'ouvre sur une scène de recrutement, dans un village algérien, aux cris de "vive la France. Jusqu'à la fin, ces soldats n'auront rien de plus important que de montrer leur patriotisme. Ils chantent de tout leur coeur, s'amourachent de la France et même des françaises, défendent le drapeau.  Outre que la norme fut plus celle des enrôlements forcés, des refus (lire l'interview de Benjamin Stora dans le monde du 26 septembre) c'est tout de même faire, indirectement, l'apologie de ce colonialisme français qui fut en Algérie plus que n'importe où ailleurs sans doute d'une cruauté inimaginable.

Les "razzias" ne sont en effet pas, au contraire de ce que dit l'un des officiers au début du film, une spécialité maure. Entre 1830 et 1870, la guerre de conquête de l'Algérie fit diminuer la population du pays d'un million d'habitants, soit d'un tiers. Et ils l'auraient oublié en si peu de temps? Et un film sur les "indigènes" n'en ferait que si peu de cas? 

Si amour du drapeau français il y eut, parfois, alors c'est en tant que manifestation d'une mentamité d'esclave qui n'est que le sous-produit de décennies de terreur, de massacres, de viols, et de toutes les exactions que décrit par exemple Olivier Le Cour Grandmaison dans Coloniser, Exterminer, la guerre et l'Etat colonial (Fayard).

D'ailleurs, ce livre, bien que mal écrit hélas, défend une thèse qui vaut, surtout puisqu'il s'agit de la seconde guerre mondiale, qu'on y réléchisse. Le Cour Grandmaison montre en effet, à partir de l'exemple algérien et un peu au delà, que ce sont les colonies qui, au XIX° siècle, servirent de ban d'essai, mais aussi de bouillon de culture, à tous les fléaux qui ravagèrent directement l'Europe au XX°, au totalitarisme.

C'est dans les colonies qu'on a organisé des massacres scientifiquement, qu'on a créé des camps de concentration, c'est dans les colonies que les administrations militaires et les legislations d'exception ("code de l'indigénat") ont pu se déployer sans entraves, c'est dans les colonies, enfin, que l'on a pu faire disparaître des millions d'hommes et de femmes réduits physiquement et symboliquement au rang d'animaux (tiens, aviez-vous lu "le rôle positif" des tiques?)

Et puisque ce film fait défiler les dates de 1943 à 1945, alors il en est une qui manque. Cette date, c'est le 8 mai 1945.
Ce jour-là commencèrent, à Sétif, les bombardements par l'armée française de la population algérienne qui voulait fêter la liberté à sa manière, anticolonialiste. Cette répression fit des millier et des milliers de morts. Elle annonçait aussi la guerre de libération des algériens. 

Que ce film sur les "indigènes" africains n'évoque pas ces morts-là (il est certain que les époux Chirac en auraient moins apprécié leur soirée) , mais décide de se conclure sur la seule question de l'égalité des pensions, permet de mesurer le niveau auquel il s'est situé tout du long : celui des seules petites vexations, humiliations, subies par les soldats africains. Même là, c'est déformer les choses, ou bien embellir à nouveau "le temps des colonies", car, comme le rappelle Benjamin Stora, les indigènes étaient plus mal traités dans leur propre pays qu'ils ne le furent dans l'armée, même comme de la chair à canon.

Au bout du compte, c'est donc à un niveau vraiment mesquin, tant au regard de l'histoire qu'à celui du cinéma, que se situe la main qui tient cette camera là, comme si à notre époque, les questions historiques se résumaient à une facture que l'on présente en guise d'indemnisation. Mais concernant le passé colonial, ce n'est pas avec ce genre de films que les comptes seront soldés.


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