Lundi 23 juin 2008

Chose promise , nous revenons ici sur un livre tout à fait à part dans cette décennie si riche qu’ont été pour Roth les années 1990.


Avant d’attaquer sa « trilogie américaine » qui marquera le retour de Nathan Zuckerman, Roth met en scène une autre forme d’alter-ego, metteur en scène, lui aussi, Mickey Sabbath le marin, le marionnettiste, Sabbath le bien nommé tant sa vie ressemble à première vue à un sabbat totalement gouverné par la quête des plaisirs sexuels.


« Je suis le désordre ».

Cette affirmation du manipulateur hors pair indique quel rôle veut lui faire jouer Roth : il ne reste au marionnettiste aux doigts perclus d’arthrose comme seul plaisir, comme seule boussole, que le sexe : « il était sous l’emprise du tentateur dont la tâche est de faire monter le taux d’hormone grotesquérone dans le sang ».

 

Plus précisément, le sexe est ici conçu comme la transgression de tous les interdits possibles. Composant lui-même l’épitaphe qu’il souhaite voir figurer sur sa tombe, Sabbath écrit :

«  Pilier de bordel, bien-aimé, séducteur, sodomite, contempteur des femmes, pourfendeur de la morale, corrupteur de la jeunesse, assassin de son épouse, suicidé ».  

 

Abordant ici les thèmes qu’il développera dans sa trilogie américaine, et notamment dans la pastorale du même nom, Roth a en fait créé un personnage qui incarne le cauchemar – et donc le désir caché – de tous les politically correct d’outre-Atlantique.

Sabbath sera même chassé de l’université (comme le héros de la tâche) où il enseigne son art pour avoir entraîné dans la débauche une de ses étudiantes (majeure et consentante). Roth pousse le bouchon jusqu’à retranscrire la conversation salace de Sabbath et de celle-ci sur plusieurs pages, en soulignant que … chacun peut y avoir accès car les censeurs modernes ont décidé, en toute hypocrisie américaine, d’en mettre un enregistrement accessible à tous, pour l’édification des masses, s’entend !

Comble du comble : le numéro vert dédié à la lutte contre le harcèlement sexuel se compose sur un cadran avec les lettres du nom de Mickey. C’est le retour du refoulé… 


Sabbath est donc une sorte de Dyonisos priapique, allant de sexe en sexe comme on va de naufrage en naufrage, fouillant les tiroirs des jeunes filles en fleur, lisant sans vergogne et même écrivant avec plaisir … dans le journal intime de sa femme. Il cherche aussi non sans succès à coucher avec la femme de son meilleur ami, habile qu’il est à saisir immédiatement la frustration existante, à soulever ce qui est caché. Ce n’est en effet qu’en cherchant à séduire, et aussi à avilir, qu’il se sent exister : « Au fond, la séduction repose sur la persévérance. La persévérance, l’idéal des jésuites. Quatre-vingt pour cent des femmes finissent par céder sous une pression énorme si cette pression persiste. Il faut vouer sa vie à la baise de la même manière qu’un moine voue sa vie à Dieu. »

 

Ainsi va Sabbath, toute pulsions dehors, cherchant à se faire arrêter, voire abattre par la police en multipliant les provocations, haïssant la normalisation des comportements illustrée ici également par les séances des Alccoliques anonymes où se rend sa femme d’où elle revient avec l’indécent mot partage » à la bouche – cette femme qui est la seule avec laquelle il n’ait pas envie de forniquer.

 

Mais sous les ressorts de la provocation, Roth entreprend aussi de décrire un drame. Ce dieu grec antédiluvien perdu dans l’Amérique moderne, sa bite à la main, est en fait totalement entiché d’une femme, Drenka, sorte de déesse du sexe elle aussi, qu’il a prise en main avec son extraordinaire talent de manipulateur perfectionné auprès de ses deux premières femmes, lesquelles avaient été mises au service de son art théâtral.

« Elle était  son dernier lien avec un autre monde, elle et son appétit extraordinaire pour tout ce que ne pouvait pas se permettre. En tant que maître dans l’art de se distinguer de l’ordinaire, jamais il n’avait formée d’élève plus douée ; au lieu d’être réunis par contrat, ils étaient liés par l’instinct, et à eux deux ils étaient capables d’érotiser n’importe quoi (sauf leurs conjoints). »

 

Mais voilà que celle-ci, Drenka, découvrant qu’elle n’est pas immortelle, lui demande de lui être dorénavant fidèle. Oh, Sabbath, déjà bien décati, lui est fidèle de fait, préférant jouir des aventures qu’il met en scène et dans lesquelles Drenka joue les rôles qu’il lui demande de jouer (et qui évoquent parfois du Henry Miller). Mais, par principe, il refuse.

Or le cancer lui prend Drenka, à lui ainsi qu’à ses nombreux amants lesquels vont d’ailleurs se venir nuitamment lui rendre hommage au cimetière, à la queue-leu-leu osera-t-on dire, au grand désespoir de son fils, devenu, ça se comprend, … policier !

 

Et voilà Sabbath confronté à la source la plus profonde de son besoin immodéré de jouir sans scrupules, de détruire tout sur son passage : la mort, celle qui a fauché son frère pendant la seconde guerre mondiale et frappé par ricochet sa mère d’une dépression profonde. La mort qui a fait fuir de la maison familiale les rires, parfums, la joie, puis Sabbath lui-même qui prend la mer pour ne plus avoir à supporter la tristesse de cette mère dont le deuil qu’elle porte de son fils disparu l’a fait oublier qu’elle avait un jeune fils, bien vivant, lui, mais qui cherchera toute sa vie par l'Eros à échapper à l’étreinte froide et sèche de Thanatos.

 

D’ailleurs, comment mourir ? Sabbath cherche au moins dans la mort à se rapprocher de sa famille, mais le cimetière où tous ses proches sont enterrés lui propose, certes, des tombes avec vue, mais pas la possibilité de rejoindre dans la mort au moins ceux dont la vie l’a écarté. Et puis le courage de mourir lui fait défaut : « Comment pourrait-il partir ? Comment pourrait-il s’en aller ? Tout ce qu’il haïssait se trouvait ici-bas. »

 

Ce grotesque personnage, suggère Roth en nous épargnant rien de son intimité, n’est que le reflet inversé du puritanisme américain, un double grimaçant dans un miroir de fête foraine, et sa propre misère affective, qu’il veut oublier en s’étourdissant dans le sexe et la séduction, est la sœur jumelle de la misère organisée, ordonnée par les puritains hypocrites, ceux qui chassent les sorcières aujourd’hui comme hier.

 

En ce sens, le Théâtre de Sabbath est clairement le prélude (celui du faune, bien entendu) à la charge contre la mise en place de ce polissage, de ce flicage intellectuel et matériel en quoi ont consisté les années 90 aux Etats-Unis, dans le sillage de la contre-révolution conservatrice de Reagan et Bush. Et au-delà des hommages volontaires ou non, plus ou moins réussis, à Miller ou Bukowski, au-delà des provocations, c’est ce qui lui donne sa puissance dès lors qu’on retourne le procès que Sabbath, l’ordure sentimentale, se fait en permanence à lui-même, contre la « société de contrôle » qui génère et suinte sa propre pornographie puritaine, son libéralisme répressif et normatif.  

 


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Jeudi 6 décembre 2007
roth.jpg

Dans une interview donnée au Point, Philip Roth affirme :
« je commence généralement un livre avec rien, sinon de montrer monsieur X placé dans une situation difficile Y. La clé de la réussite littéraire, c’est de trouver le bon X pour la situation Y et vice-versa. »

 

  
 

Everyman est-il monsieur ? Sa situation est certes difficile : le voilà qui décède, et le livre s’ouvre sur ses funérailles. Celles-ci closes (« en l’espace de quelque minutes, le pas lourd et a larme à l’œil, ils avaient tous pris du champ après cette besogne rebutante entre toutes aux yeux du genre humain, et il resta seul.»), le voilà qui évoque une dernière fois son existence.   

 

 

Mais si le titre choisi par la traduction est « Un homme », Everyman peut aussi se traduire : un homme comme les autres, tout un chacun. D’ailleurs, on cherchera en vain le nom et le prénom de cet homme. Nul n’y fait référence, c’est l’absent de ce livre.
Et l’essentiel de cette évocation de sa vie est précisément d’une grande … banalité. D’autant que la réflexion sur la vieillesse y occupe une place centrale

 

« S’il avait connu la souffrance de chaque homme, de chaque femme, croisés pendant sa vie active, s’il avait connu leur douloureux parcours fait de regret, de deuil, de stoïcisme, de peur, de panique, de terreur, s’il avait découvert toutes les choses auxquelles ils avaient dû dire adieu alors même qu’elles leur étaient si vitales, s’il avait connu le détail de leur destruction en règle (…) ce n’est pas une bataille, la vieillesse, c’est un massacre »

 

   

Ces « ruminations d’un homme condamné » sont accompagnées dans cette ultime randonnée temporelle par la litanie des opérations que monsieur X a subies tout au long de son existence. Litanie car en la matière, monsieur tout le monde est un recordman de l’hospitalisation. Vieillesse et maladie conjuguées finissent au bout d’un moment par faire ressembler le livre à ces échanges entre personnes âgées qu’évoque Roth : « la conversation finissait toujours par rouler sur les questions de maladie : leur carnet de santé était devenu leur carnet de bord ».

 
 

Certes, il y a aussi l’évocation du sexe, et aussi d’un souvenir doré de jeunesse qui subsiste, celui de ces après midi d’été entières passées à mesurer son jeune corps plein de vie à  la puissance de l’océan, s’y faire « chahuter jusqu’à l’étourdissement », « jusqu’à ce que la lumière rasante brasillant sur les vagues lui dise qu’il était temps e rentrer », souvenir qui fait fortement contraste avec le vernis terne qui recouvre les autres lignes. A dessein, sans doute : on n’imagine pas everyman se raconter autrement, il n’est pas Nathan Zuckerman, et donc semble quasiment dépourvu de cette ironie mordante, de cette folie sous-jacente, de cette jubilation verbale et cette profondeur et ce recul qui caractérisent les sommets de l’œuvre de Roth.

 

 

Plus précisément, il est difficile de ne pas songer au Théâtre de Sabbath, paru au milieu des années 90, qui sera donc le prochain Roth chroniqué ici – d’autant qu’on soupçonne que le cimetière où est enterré everyman est celui-là même ou Mickey Sabbath allait se réserver une concession, avec vue (!), dans un des tourbillons de cette crise permanente qu’est sa vie.

 

Le théâtre de Sabbath mettait en scène un affrontement brutal entre Eros et Thanatos, une pulsion de vie tourmentée et avide de sexe et une pulsion de mort non moins puissante entre lesquelles, comme Ulysse, Mickey Sabbath le marionnettiste est emporté de tempête en naufrage.

 

Dans  un homme, Thanatos peut célébrer sa victoire, celle que chantait Brel « le corps incline déjà la tête, étonné d’être encore debout ». Ce qui fait de ce court livre, rythmé par les pelletées de terre se déversant sur les différents cercueils qu’il décrit, un ouvrage en demi-teinte, bien loin de ce que Roth a produit de meilleur.

 

 

 

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Jeudi 14 juin 2007

operationshylockhaut.jpgLa vie est pleine de coïncidences percutantes. Alors que je finissais la relecture de « l’opération Shylock », voici que Haaretz publie une interview de l’ancien président de l’agence juive et de la Knesset, Abraham Burg, dans laquelle celui-ci questionne la validité du projet sioniste d’un « état juif », qu’il qualifie de « dynamite ». Cet ancien haut personnage d’Israël, qui l’a quitté il y a trois ans pour revenir en Europe, qualifie cet Etat de « ghetto juif », dépourvu de littérature, et dont les murailles ne lui dissimulent pas, ou plus, l’empilement de cadavres palestiniens. Il met en cause la loi du « droit au retour » comme reprenant la définition du « juif » qui fut celle d’Hitler et des nazis, et affirme qu’être israélien l’empêche d’être pleinement juif, se référant à la diaspora comme une constante historique du peuple juif depuis Abraham, recommandant à tout israélien en mesure de le faire de prendre une autre nationalité.

 

Or, le « diasporisme », l’appel au retour en Europe, est la question à laquelle Philip Roth lui-même est confronté dans Opération Shylock, rédigé en 1988. Recourant une nouvelle fois à une forme apparemment autobiographique – dans la foulée des livres qui le précèdent, comme la Contrevie , Les faits, ou Patrimoine, Roth se trouve confronté à un autre lui-même dont on ne sait trop s’il est le produit des hallucinations dépressives causées par l’usage du somnifère nommé Halcion, ou s’il est réel.

 

Relatant une de ses rencontres avec ce double, Roth doute encore, et garde sous les yeux des enveloppes contenant  les preuves tangibles de la réalité de cet étrange face-à-face avec un autre lui-même. Il s’en explique :

« J’ai besoin d’être continuellement rassuré sur le fait que cette visite avait seulement pris l’apparence d’une farce idiote, grossière et fantasmagorique.  Ces enveloppes et leur contenu me rappellent que cette apparence spectrale, cet aspect de demi-folie, était la marque même d’une réalité qui avait indiscutablement toutes les caractéristiques de la vie et que c’est peut-être lorsqu’elle ressemble le moins à ce à quoi elle est censée ressembler que la vie est la plus proche de ce qu’elle est vraiment, quoi que cela puisse être. »

 

Les frontières entre l’art romanesque et la réalité qu’explore tout particulièrement à ce moment Roth sont donc abolies, à l’aide, entre autres, des séquelles dues à cet hypnotique dont nous avons parlé, sorte d’agent catalyseur du roman faussement, … ou pas,  autobiographique.

 

roth1.jpgOr cet autre Philip Roth organise des conférences à Jérusalem sur le « diasporisme ». De quoi s’agit-il ? D’organiser le retour des juifs en Europe. Usurpant l’identité de Roth grâce à sa ressemblance physique manifeste, il se propose de mettre ainsi fin à l’occupation de la Palestine (n’oublions pas que ce livre est écrit en pleine intifada). Voilà aussitôt Roth qui s’envole pour Jérusalem, sous le prétexte d’y poursuivre les entretiens qu’il a commencés avec Aaron Appelfeld .  
Philip Roth  découvrira que même la compagne de ce double maléfique lui évoque … sa propre première femme et l’attire fortement:
« la présence physique de cette femme était si forte et si exaltante – et si dérangeante – que c’était un peu comme si j’étais assis à une table en face de la lune. (…)
elle éveillait en moi le même genre de désir que déclenche la pensée d’un manteau de fourrure somptueusement chaud par un jour d’hiver glacial : en l’occurrence un énorme besoin de me faire envelopper. 
»

 

Derrière les sarcasmes dont Roth abreuve l’idée « diasporiste », imaginant le comité d’accueil de « nos juifs » à la gare centrale de Varsovie, un trouble s’insinue néanmoins.  Ce vacillement va s’accroître avec la rencontre, fortuite ou non, d’un ancien camarade d’université palestinien, Georges, qui semble avoir été totalement transformé, comme dédoublé lui aussi, par l’occupation israélienne :
« la métamorphose physique qui avait fait disparaître le jeune homme que j’avais connu à Chicago n’était rien à côté d’une autre altération, ou plutôt déformation, bien plus surprenante et plus grave. Le bouillonnement, l’agitation, la volubilité, la frénésie qui affleurait dans chacun des mots qu’il prononçait, le malaise que l’on éprouvait devant quelqu’un  qui était à la fois en ébullition et en pleine décomposition, de quelqu’un  en état permanent d’apoplexie… comment cela pouvait-il être Georges, comment cet ouragan de chagrin, trop gros et trop tendu, pouvait-il être le jeune homme cultivé dont nous admirions tous tellement ses belles manières et son assurance légèrement suave ? (…) En réalité, je m’étais trompé sur toute la ligne (…) : sa parfaite éducation et son raffinement viril lui servaient autant à masquer la douleur de la spoliation et de l’exil qu’à se cacher à lui-même combien était profonde la brûlure de la honte ».

 

Mais le soliloque désespéré de celui qui semble n’être qu’un autre double spectral de l’ancien camarade de fac touche pourtant Roth, notamment quand il assène, dans des termes d’ailleurs qui s’apparentent étroitement à ceux utilisés par Abraham Burg dans l’interview mentionnée plus haut, qu’Israël n’est: «qu’un Etat fondé sur la force et la volonté de dominer. (…)  La peinture et la sculpture sont indigentes, pas un seul compositeur, et une littérature tout à fait mineure.- voilà tout ce que cette arrogance a donné. Compare cela à la culture juive américaine et c’est une misère, c’est risible. (…) L’esprit juif, le rire juif et l’intelligence juive sont bien plus présents dans l’Upper West Side de Manhattan que dans ce pays tout entier  - et si on doit parler de conscience juive, du sens de la justice juif, de générosité juive… il y a plus de générosité juive au rayon des knishès de chez Zabar que dans la Knesset tout entière ! »

 roth2.jpg

Mais c’est aussi que Georges confond Roth avec celui qui usurpe son identité, forfaiture qui l’obsède. Et voilà que Roth à son tour va se faire passer pour cet imposteur, endosse sans hésiter son discours « diaporiste » et ira bien plus loin encore!

Qu’une telle célébrité tienne un tel discours, et le voilà immédiatement au centre d’intrigues sans fond où chaque camp en présence cherche à l’utiliser à ses propres fins.

 

Tout semble se dédoubler. Les « diasporistes » ne sont pas ce qu’ils semblent être. John Demjanjuk, accusé d’être « Ivan le terrible », bourreau au camp de Treblinka, et dont le procès se déroule à ce moment, est-il lui aussi celui qu’il dit être, ou celui qu’on l’accuse d’être ? Et le voilà qui, en plein procès, se met à parler hébreu pour accuser l’un des témoins : « Atah Shakran » (tu es un menteur).

 

Aaron Appelfeld (dont nous avons chroniqué par ailleurs la poignante histoire d'une vie) en rajoute à sa manière malicieuse, en pointant une autre contradition pour conclure l'un de ses entretiens avec Roth :  « Depuis toujours j’aime les juifs assimilés parce que c’est chez eux que le caractère juif, et peut-être aussi le destin juif, sont les plus concentrés ».

 

Dans ce vertigineux jeu de miroirs, Philip Roth va devoir régler son compte à ce double si trouble, au moyen des armes qui sont les siennes : les mots (« « l’alphabet est la seule chose capable de me portéger ; c’est cela qu’on m’a donné en guise de revolver »), la dérision, et un rire fracassant comme celui de l’ouragan.

 

Mais ce double a-t-il vraiment existé ? Emporté par ce faux jumeau dans une formidable manipulation qu’on ne saurait ici révéler mais qui incite à accueillir avec prudence le discours d’Abraham Burg, Roth chancelle face à tous ces personnages qui font double jeu, et double « jeu ».operationshylockbas.jpg Il ne se raccroche qu’à l’écriture :

«pour préserver le peu d’équilibre qui me restait, je choisis de m’asseoir comme je m’étais toujours assis au cours de ma vie : sur une chaise, devant un bureau, sous une lampe, justifiant ma bizarre existence de la manière la plus efficace que je connaissais, domptant, pour l’instant, avec une chaîne de mots, l’indocile tyrannie de ma propre incohérence. »

 
Un tel roman placé sous le signe de la dualité, des ombres, où depuis Roth lui-même jusqu’à l’Etat d’Israël, il devient difficile de savoir si l’original n’apparaît pas dans le reflet déformé de la glace, ou encore si ce n’est pas la vision bien réelle de leur reflet dans les miroir tendus ainsi qui est insupportable, ne peut amener Roth qu’à cette conclusion: « J’habiterai dans la maison de l’Ambiguïté jusqu’à la fin de mes jours ».

 


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Dimanche 1 octobre 2006

Je me suis autorisé à considérer, peut-être rapidement, Le complot contre l’Amérique comme un quatrième volet d’une trilogie, la trilogie américaine entamée avec la pastorale américaine, poursuivie avec j’ai épousé un communiste et achevée, d’une certaine manière avec La tâche.


Pourquoi ? Parce que dans ce nouveau livre, c’est une nouvelle fois l’Amérique elle-même que Roth interroge, même si aux mots recherchés de son alias Zuckermann ont succédé ceux, simple, parfois naïfs de l’enfant qui narre cette histoire.


Et quel enfant ! C’est en effet Philip Roth lui-même, âgé de 7 ans, qui voit l’Amérique basculer, vaciller, entre 1940 et 1941 dans un roman qui emprunte les voies de la politique-fiction, fait rare chez Roth (sinon, mais dans une moindre mesure, dans l’éblouissant opération Shylock sur lequel on promet de revenir mais dont on conseille vivement la lecture sans attendre).
 

« What if… » avait écrit Roth en marge d’un livre d’histoire qui parlait de Charles Lindbergh, aviateur célèbre mais aussi, cela l’est moins, prototype du fasciste américain, admirateur de Hitler – qui le décora - et contempteur des juifs. Lindbergh, ce proche d’Henry Ford, autre antisémite notoire décoré également par le 3ème Reich, Ford qui fera ainsi publier dans les journaux qu’il possède le faux célèbre forgé par la police politique du tsar russe et intitulé protocole des sages de Sion.


Lindbergh multiplia notamment les discours dans des meetings isolationnistes après 1939, mettant en garde contre les juifs américains, accusés d’entraîner l’Amérique dans une guerre qui ne serait pas la sienne. Il fut pressenti pour l’investiture républicaine aux élections de 1940. Ce qu’il déclina.

Et c’est là que Roth a posé son What if… ?

 


Mais cette question se doit d’être retournée. What if not ? En 1940, au contraire du Canada, les Etats-Unis ne sont nullement en guerre avec l’Allemagne nazie alors que Londres est sous les bombes. Roosevelt sera d’ailleurs élu avec un discours isolationniste. Ce n’est pas la déchéance des vieilles puissances coloniales européennes qui précipitera l’Amérique dans la guerre, mais l’attaque japonaise sur son flanc pacifique. Cela, Roth le rappelle, tout comme il évoque parmi les traditions américaines celle des cagoules blanches et des croix en flammes.  Mais encore – cela Roth n’en parle pas – on ne peut oublier que pendant la guerre des camps d’internement ont été constitué à l’usage des résidents japonais.


Mais d’ailleurs s’agit-il seulement du passé ? Cette semaine - nous sommes en 2006 ! -au nom de la « lutte contre le terrorisme », le parlement américain a voté une législation autorisant de facto le recours à la torture, avant de voter pour la construction d’une nouvelle muraille de Chine visantà contenir les 'barbares' du sud du Rio grande, clôturant totalement sa frontière avec le Mexique.

Roth s’est défendu d’avoir voulu faire un parallèle avec l’Amérique d’aujourd’hui, mais entre celle d’hier et celle d’aujourd’hui, précisément, il n’y a pas de mur étanche.


Donc, Roth décide d’abaisser le levier d’un aiguillage du temps : What if… Lindbergh s’était présenté et avait été élu ? Comment donc l’Amérique aurait-elle tourné ? Qu’aurait été le visage de la marche au fascisme aux Etats-Unis, celui de l’antisémitisme au pouvoir ?

Sans doute, esquisse Roth, à l’image de ce que sont les « pères fondateurs » :

« Cette formidable majorité qui avait fait la guerre d’indépendance, fondé la nation, conquis la nature, subjugué l’indien, asservi le noir, émancipé le noir, ségrégé le noir, (...) ces millions de bons chrétiens vertueux et travailleurs, qui avaient colonisé l’Amérique, labouré ses champs, édifié ses villes, gouverné ses Etats, siégé au Congrès, occupé la Maison-Blanche, amassé la richesse, acquis la terre, qui détenaient les aciéries, les clubs de football, les voies ferrées, les banques, maîtres et gardiens de la langue elle-même, l’un de ces protestants d’origine anglo-saxonne et nordique, au dessus de tout soupçon [cette élite à laquelle le « Suédois » de la pastorale américaine cherche à s’intégrer], qui dirigeaient l’Amérique et la dirigeraient toujours – généraux, dignitaires, magnats, nababs, des hommes qui édictaient les lois, fixaient les règles et rappelaient tout le monde à l’ordre quand ça leur chantait -  tandis que mon père, bien sûr, n’était qu’un juif. »

 

Logiquement, cette classe, si fière d’elle-même, ne peut, suggère Roth, régler la « question juive » que d’une manière : l’assimilation. En lieu et place de camps et de lois discriminatoires,  lot commun de l’antisémitisme en Europe, voilà l’administration Lindbergh qui lance des programmes diamétralement opposés, mais symétriques. Voilà donc créé un « bureau d’assimilation », qui lance le programme « Des Gens Parmi les Autres », « pour « encourager les minorités religieuses et nationales à s’intégrer davantage à la société américaine».

Mais à dire vrai, au printemps 1941, la seule  minorité faisant l’objet de sa sollicitude semblait bien être la nôtre » commente le jeune Roth.

 
Ce programme sera suivi d’un autre, le « Projet bon voisinage, « censé introduire un nombre croissant de résidents non juifs dans les quartiers où les juifs étaient majoritaires, afin « d’enrichir l’américanité » de toutes les parties en présence. (…)

Si le déplacement des familles juives au profit des familles non juives suivait la chronologie du plan général du Bureau, une majorité chrétienne pourrait bien s’installer dans une bonne moitié des zones les plus densément peuplées de Juifs dès le commencement du second mandat de Lindbergh ; moyennant quoi la question juive trouverait de toute façon sa résolution. »

Mais, pour Roth, sous le vernis de l’assimilation – si présentable notamment à « cette clique influente (…) issue des couches supérieures de la société juive allemande hautement assimilée (…)» qui, dans ce roman, prête son concours à ces projets, Roth, les pogroms se préparent.  Et ils finiront par éclater… d’abord à partir des quartier peuplés d’immigrés polonais.


L’Amérique est, c’est même un trait la distingue de tout autre pays, une nation d’immigrants, et elle a joué à ce titre pour les juifs d’Europe le rôle de patrie d’accueil. Roth cherche une nouvelle fois, comme le plus souvent dans ses livres, à définir leur situation où, écrit-il, judéité et américanité sont comme « tissés dans la fibre », où la quête annuelle de fonds pour le futur Etat d’Israël par un vieux sioniste apparaît comme d’une totale excentricité («ce pauvre vieux qui, les années passant, n’arrivait toujours pas à se mettre dans la tête que nous avions une patrie depuis trois générations. »), et où la religion ne joue qu’un rôle mineur :

 « Leur judéité ne leur venait pas d’en haut. (…) Ces juifs-là n’avaient pas besoin de grands termes de référence, ni de profession de foi ni de credo doctrinaire pour se savoir juifs ; et ils n’avaient assurément pas besoin d’une langue à part – ils en avaient déjà une, leur vernaculaire natal, qu’ils maniaient sans effort, et, à une table de jeu comme pour faire l’article d’une transaction quelconque, avec toute la facilité de la population indigène. Leur judéité n’était pas une infortune ou une misère dont ils s’affligeaient, et pas davantage une prouesse dont ils tiraient fierté. Leur être leur collait à la peau sans qu’il leur vienne à l’idée de s’en débarrasser. »

 

La montée de l’antisémitisme d’Etat en Amérique est aussi, pour les enfants qui en sont les témoins, le commencement de la fin de leur innocence, de « cette illusion qu’ont les enfants en temps de paix, illusion d’un présent éternel, sans prédateur » que Roth attribue aux enfants, mais qui, à bien y regarder, surtout à notre époque, est soigneusement entretenue et pas seulement dans la prime jeunesse !

 

La tentation de l’assimilation est réelle, au point qu’un membre de la famille, passé dans le programme des gens parmi les autres finit par apostropher le jeune Philip d’un « vous les juifs » retentissant. Mais, comme l’évocation de la tentation (plus faible) de la lointaine Palestine, elle sert de pôle pour définir davantage ce que sont ces juifs américains dont Roth est l’écrivain par excellence.

Et, à l’instar des juifs bundistes d’Europe de l’Est du début du siècle qui opposaient aux projets sionistes tant qu’assimilationnistes leur  Doykayt, « nous resterons et nous nous battrons pour l’égalité des droits», Roth affirme, contre l’assimilation forcée, son enracinement urbain à Newark:

« Depuis trois heures de l’après-midi, il avait plu des trombes d’eau ; et puis, tout à coup, une fois retombé le vent qui poussait l’averse, un soleil aveuglant était sorti, comme si les pendules s’étaient emballées, et que là-bas dans l’Ouest, demain matin commençait aujourd’hui, à six heures du soir. Comment se faisait-il qu’une humble rue comme la nôtre me plonge dans un tel enchantement simplement parce qu’elle scintillait de gouttes de pluie ? Comment se faisait-il que les trottoirs impraticables avec leurs lagons jonchés de feuilles et leurs petits carrés d’herbe gorgés d’eau exhalent un parfum qui m’enivre comme si j’étais né dans une forêt tropicale ? Dans l’éclat d’après l’orage, Summit Avenue luisait de vie, tel un animal de compagnie qui m’aurait appartenu, un petit animal soyeux et palpitant, rincé par les rideaux de pluie et allongé de tout son long, béat, dans la lumière.

Rien ne pourrait me forcer à partir »

 
Revenons à l’Amérique. A la prétention du gouvernement Lindbergh à voir un « complot juif contre l’Amérique », Roth oppose à plusieurs reprises ce ciment américain si spécifique qu’est l’immigration
– nous l’avons dit – immigration dont les strates successives font finalement échouer le véritable complot contre l’Amérique, celui que le maire de New-York, La Guardia, convoqué lui aussi par Roth dans cette fiction, décrira dans des termes qui n’ont rien que de moderne :

 « Il y a bien un complot, en effet, et je vais me faire le plaisir de vous nommer les forces qui l’animent : ce sont l’hystérie, l’ignorance, la malveillance, la bêtise, la haine et la peur. Notre pays offre aujourd’hui un spectacle répugnant !

Le mensonge, la cruauté et la folie sont partout, la force brute guette le moment de nous achever. »

 


Pour conclure, une question : qui croira Roth quand il affirme que son livre n’est pas un livre sur l’actualité américaine ?

 

 


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Mardi 22 août 2006

C’est finalement avant de revenir sur le complot contre l’amérique qu’il faut aborder « the human stain », car il s’avère que le dernier Roth est en quelque sorte le quatrième volume de sa trilogie américaine.

 
« La tâche », c’est la déconstruction du mythe de la liberté, qui est au cœur même du rêve américain, et dont Roth fait le matériau même de cette tragédie américaine.

 

Land of the free, home of the brave”.  Ces mots, Coleman Silk les a pris à  la lettre.

 Il est devenu un professeur juif reconnu de lettres classiques, puis doyen respecté de l’université d’Athena, dans les Berkshires, Massachusetts. Il le doit à ses qualités, mais aussi à ce qu’il s’est affranchi de ses propres origines, rejetées dans la pénombre.

Ce goût du secret, Coleman l’avait depuis longtemps, lorsqu’il boxait dans un club juif à l’insu de son propre père: «  il aimait les secrets en effet. Il aimait que personne ne sache ce qu'il avait en tête, il aimait penser à sa guise, sans que personne ait les moyens d’en rien savoir. (…) Voilà pourquoi il aimait boxer son ombre, taper dans le sac lourd : il y avait du secret. (…) il évacuait toute autre préoccupation, il se fermait à toute autre sollicitation, pour s'immerger à fond dans le présent, dans la discipline, la compétition, l'examen; la fusion absolue avec l'objet à maîtriser. »

 
Mais c’est avec la mort de son père que le secret va devenir un mode de vie, que Coleman Silk va se rêver devenir « le plus grand des grands pionniers du moi », comme l’écrit Nathan Zuckerman qui est de nouveau le narrateur de cette histoire depuis sa retraite dans le Massachussets.

 
Intervient donc la perte de « ce père démesuré, à la souffrance secrète, qui avait le verbe aussi facile, si généreux, qui, par le seul pouvoir de ce verbe, sans l'avoir cherché, avait inspiré à Coleman le désir d'être hors du commun. »

«  A présent que son père avait cessé de le circonscrire, de définir, il avait le sentiment que toutes les pendules qu'il avait consultées dans sa vie, toutes les montres, venaient de s'arrêter ; il n'y avait plus moyen de savoir l'heure. ».

 C’est une citation de Shakespeare dite à l’enterrement qui fait éclater sa douleur: « Le lâche meurt bien des fois avant sa mort. Le Vaillant ne goûte qu'une fois au trépas. » (Jules César)

 
Mais où est la lâcheté, où est le courage, demande Roth ? Est-il d’accepter ce qu’on est, ou la liberté est-elle dans la rupture?

 Coleman fait le second choix : après la mort de son père, il lui faut alors rompre avec toute sa famille, et d’abord sa mère. Il lui annonce cette rupture libératrice avec toute la concentration que la boxe lui a enseignée :
« Il l'assassinait. On n'a pas besoin de tuer son père. Le monde s'en charge. (...) Celle qu'il faut assassiner, c'est la mère. Et il était en train de s'y employer, lui, l'enfant qu'elle avait aimé comme elle l'avait aimé. Il l'assassinait au nom de son exaltante idée de la liberté ! Tout aurait été beaucoup plus facile sans sa mère. Mais il fallait surmonter cette épreuve s'il voulait être l'homme qu'il avait choisi d'être, séparer son retour de ce qu'il avait reçu en partage à la naissance, libre, comme tout humain voudrait l'être, de se battre pour sa liberté. »

Est-ce une coïncidence si le second prénom que les parents de Coleman l’ont gratifié est Brutus – lui, professeur de lettres classiques, spécialiste de la tragédie grecque ? « Tu quoque, mi fili »…

 Le voici donc affranchi, vivant avec ce secret que personne ne décèle, secret cultivé avec soin dans tous les aspects de sa vie, le secret de sa propre liberté. Et ainsi en sera-t-il de nombreuses années.

 
Mais voici qu’arrive aux Etats-Unis le fléau du politiquement correct, dont l’affaire Clinton/Lewinski de l’été 1998 est une des manifestations malignes:  « en Amérique en général, ce fut l'été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme une menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute»

 
Et pour un mot de travers, un seul, ni plus, ni moins, le puissant Silk est déchu, dégradé, renvoyé de l’université dans l’infamie. Terrible retour de bâton, c’est pour racisme qu’on le chasse, injustice totale – il s’agit d’étudiants qu’il n’a jamais vus ! - justifiée par certains par des considérants d’équilibres entre « communautés » au sein de l’université.

Car le « politiquement correct » implique ce point de vue communautariste qui s’implante en France aujourd’hui sous prétexte de lutter contre les injustices. A partir du moment où l’incident éclate, chacun doit choisir son camp, et qu’importe la vérité – et l’on accuse rapidement son mode d’enseignement lui-même d’avoir traumatisé les étudiants noirs au point qu’ils ne se soient jamais rendu en cours. Traumatiser des étudiants sans même les avoir vus….C’est que, souligne La Tâche, le « politiquement correct » engendre le règne de l’ignorance :

  «  (…)tout est possible, aujourd'hui, dans une université. Il faut croire que les gens y ont oublié ce que c'est qu'enseigner ; il faut croire qu'on y joue plutôt une énorme farce.

 (…) bien sûr, il n'est pas de mise d'exiger, aujourd'hui. (…) Du temps de mes parents, et encore du mien et du vôtre, les ratages étaient mis sur le compte de l'individu. Maintenant, on remet la matière en cause. C'est trop difficile d'étudier les auteurs de l'Antiquité, donc c'est la faute de ces auteurs. Aujourd'hui, l'étudiant se prévaut de son incompétence comme d'un privilège. (…)

Il n'y a plus de critères, il n'y a plus que des opinions. »

 
Coleman renchérit :

« A de très rares exceptions près, nos étudiants sont d'une ignorance qui donne une idée de l'infini. Leur éducation laisse cruellement à désirer, leur vie est un désert intellectuel. Ils arrivent ici en ne sachant rien, et repartent souvent dans le même état. (…)
Enseigner à Athéna, surtout en ces années 1990, enseigner ce qui est de loin la génération la plus bête de toute l'histoire de l'Amérique, c'est comme de se promener sur Broadway en parlant tout seul, à ceci près que, dans Manhattan, les 18 personnes qui vous entendraient soliloquer seraient sur le macadam, tandis que, ici, elles sont dans votre classe.  » 

 

Roth dénude donc l’Amérique : l’exaltation de la liberté y dissimule, non seulement l’ignorance, donc la pire des aliénations, mais plus généralement: « La tyrannie des convenances. »

Car qu’est-ce que ce carcan étouffant qui sape impitoyablement la liberté qu’il prétend défendre ? Une forme larvée d'impérialisme:

« Ces sermons moralisateurs dévirilisants. (…) Ce que les Européens, sans souci d'exactitude historique, [nomment] le puritanisme américain ; que Ronald Reagan et ses pairs nomment les valeurs essentielles de l'Amérique et qui maintient sa juridiction impérialiste en se faisant passer pour autre chose -- pour n'importe quoi, sauf ce qu'il est. »

Dans une petite ville de province, les choses sont pires encore :
« Les potins, la jalousie, les rancoeurs, l'ennui, les mensonges, ces fléaux des trous perdus. Non, les poisons de la province n'arrangent pas les choses. »

 
Bien qu’il en sache le prix, Coleman Silk entre dans une fureur inextinguible, essaie en vain de blanchir (si l’on ose dire) sa réputation, ce qui l’amène au bord de la folie. C’est ainsi que Roth le rencontre :

« Il perdait toute retenue, et à le regarder, à l'écouter -- je ne le connaissais pas, mais c'était de toute évidence un homme accompli, un homme d'un certain poids, à présent complètement déjanté -- j'avais l'impression d'assister à un grave accident de la route, à un incendie ou à une explosion abominable, bref, un désastre public qui méduse autant par son invraisemblance que par son côté horrifique. »

 
Sa femme n'a pas résisté pas à l’injure subie conjuguée à la rage qu’elle a engendrée en retour – alimentée par l’absence totale de soutien de ses propres enfants, quand ceux-ci n’abondent pas dans le sens des ragots. Cet homme – là, blessé et seul est consumé :
« l'envie de dénoncer la cruauté fantasque de leur idiotie vertueuse l'inondait de fureur (…) il en sentait la violence bannir tout bon sens et exiger une action immédiate. »

 
Mais voilà qu’après des années passées à remâcher sa colère noire, Coleman retrouve enfin une raison positive de vivre. Le sexe. Merci, Viagra et bonjour, Faunia.

Faunia est, ou n’est, en apparence (qu’)une femme belle, de 34 ans, analphabète, employée à des petits boulots de nettoyage. Mais rien n’est plus infidèle que l’étiquette que l’on colle sur les personnes ou les évènements, dit Roth.

 
Faunia aussi essaie d’être libre. Elle a perdu, atrocement, tout lien familial, avec ses parents comme ses enfants. C’est « une actionnaire minuscule de l'existence, l'enfant aux abois, la fille préférée de la poisse, la gosse à qui tout ce qui peut arriver d'infect dans une existence est arrivé en effet et dont la chance ne donne pas signe de tourner ».

 
Elle a quitté un mari, Les Farley, dont la violence est celle d’une autre victime de l’Amérique, de la guerre du Vietnam qui en a fait un être dépourvu d’humanité. Guerre menée, hier comme aujourd’hui, au nom de la défense de la liberté. Pour elle comme pour Coleman, la liberté est aussi dans une relation exclusivement sexuelle – du moins le voudrait-elle – qui n’engage pas. Elle est intelligente, et sait très bien à qui elle a affaire : «  Tu as tout perdu. Tout sauf moi qui danse. (…) Voilà comment tu vas finir, en vieillard furieux. Et les choses n'auraient pas dû se passer comme ça. »

Coleman éprouve aussi de l’admiration pour elle, devine, subodore, avec son sens du secret, tous ceux qu’elle tait :

 « 34 ans de surprises sauvages l'ont amenée à la sagesse. Mais c'est une sagesse très étroite, antisociale. Une sagesse sauvage, elle aussi. Celle de quelqu'un qui n'attend plus rien. C'est là sa sagesse, et sa dignité, mais c'est une sagesse négative, ce n'est pas celle qui vous fait avancer, jour après jour. Voilà une femme que la vie et celle de broyer à peu près depuis qu'elle est née. Tout ce qu'elle a appris vient de là. »

 
Mais leur volonté de vivre une existence et une relation libre va être prise dans au piège des mâchoires américaines de la convenance qu’incarnent, à son bout de la chaîne l’ancien mari qui n’a rien pardonné, et à l’autre, une universitaire française émigrée aux Etat-Unis… elle aussi
pour être libre. Roth nous la présente d’une façon qui indique qu’il connaît la prétention d’une certaine caste française :

« à 20 ans, après le lycée Henri IV, l'École normale supérieure de Fontenay, avec l'élite intellectuelle française...  (…) Il connaît un peu ces jeunes Français ambitieux, formés dans les lycées d'élite. Parfaitement préparés, connaissant les intellectuels qui comptent, des jeunes très intelligents, immatures, dotés de l'éducation française la plus noble, se préparant ardemment à être envié toute leur vie. (…) Conditionnées à être violemment marxiste ou violemment antimarxiste, ils souffrent d'un effarement congénital devant tout ce qui est américain. (…) Ses jeunes étudiants l'amusent. Elle cherche encore leur côté intellectuel.

Elle pensait qu'en arrivant en Amérique elle allait déchaîner des : « oh la la, une normalienne ! » Mais en Amérique, personne n'est à même d'apprécier l'itinéraire très spécifique qui est le sien, et son prestige considérable. »

Pourquoi est-elle venue en Amérique ? Pour être libre, ce qui pour elle aussi signifiait rompre avec sa famille.

« elle se dit que venir en Amérique a été la décision la plus courageuse qu'elle ait jamais prise, ô combien courageuse, elle était loin de s'en douter à l'époque. Elle l'a fait parce que c'était l'étape dictée par son ambition, une ambition nullement vulgaire, d'ailleurs, mais noble au contraire, celle de gagner son indépendance, seulement voilà, maintenant elle en paie les conséquences. (…) Parce qu'en France je ne pouvais pas réussir, pas vraiment, à cause de ma mère, et de son nombre, qui plane sur tout ce qui nous entoure. »

 Ce prix qu’elle a à payer, c’est une solitude terrible.

« Seule comme elle l'est, il faut bien qu'elle réussisse. Car elle est toute seule, sans appui, sans foyer, expatriée, dépaysée. Dans un pays libre certes, mais souvent si tristement dépaysée.»

 

Et c’est elle, la française, qui va se faire l’instrument de ce politiquement correct américain, elle qui, après avoir mené la charge contre Coleman le raciste va lancer la campagne contre Coleman le mysogine qui exploite « de notoriété publique » une Faunia dépeinte en victime.

Et ça marche :

« Il suffisait de formuler une accusation pour la prouver. D'entendre une allégation pour la croire. L'auteur du forfait n'avait pas besoin de mobile, au diable la logique, le raisonnement. Il suffisait d'une étiquette. L'étiquette tenait lieu de mobile. Elle tenait lieu de preuve. Elle tenait lieu de logique. (…) On savait qu'il était raciste, on sait qu'il est misogyne. Il est trop tard dans le siècle pour le traiter de communiste, mais naguère on n'aurait pas procédé autrement. (…) »

 
Et voilà Coleman à nouveau en butte aux mêmes démons américains, pourchassé d’un côté par le vétéran du Vietnam, de l’autre par la vindicte publique et ses « terrifiants fantasmes de pureté », cette volonté démente de « laver la souillure », comme si elle n’était pas inhérente à l’homme.


Nathan Zuckerman relate donc comment l’Amérique amène des personnes épris de liberté à broyer impitoyablement d’autres personnes qui ont les mêmes aspirations. On connaît le dicton à prononcer d’un air d’autant plus profond qu’il est vide de sens « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres ». Nahan Zuckerman nous montre la liberté réelle, celle qui s’exerce en écrasant celle des autres, et dont le politiquement correct est une forme organisée – totalement contradictoire – la forme moderne de cette autre farce de « défense de la liberté » que fut la chasse au sorcières (Cf. « j’ai épousé un communiste »). Une Amérique décidément maîtrese dans l'art de trahir de ses propres promesses, les fouler du pied, comme l'a montrée la « pastorale américaine ».

 
Mais Zuckerman lui-même se trouve partie prenante dans cette tragédie. Il s’était retiré, comme on l’a vu, et notamment éloigné des choses du sexe, ses « exigences exorbitantes », « ses implications déroutantes et contradictoires ».  Il s’efforçait à une certaine ascèse même s’il n’en ignorait pas la vanité, dont il pensait même avoir trouvé le secret:

« Le secret, si l'on veut vivre dans le tumulte du monde tout en maintenant la douleur au plus bas, c'est d'entraîner autant de gens que possible dans ses illusions ; le secret, pour vivre seul ici, loin de l'agitation des imbroglios, des séductions, des attentes, et surtout à l'écart de sa propre intensité, c'est d’organiser le silence ».

 
Or le voilà à nouveau pris – avec passion - dans la toile des relations humaines :

«  Les illusions réconfortantes sur la sérénité qu'apporte une retraite éclairée s'évanouirent, et je perdis complètement l'équilibre. »

Au contraire, de ce qu’il pouvait en craindre, ce tumulte dans une petite ville américaine, et surtout sa volonté de combattre pour celui qui est devenu son ami, combat qu’il devra mener contre tous, ennemis et famille de Coleman, chacun acharné à trouver la bonne « étiquette » à coller à ce dernier; tout ceci semble le libérer à son tour de l’illusion de la liberté en Amérique, et de l’illusion de sa propre libération par l’anachorétisme.  Zuckerman  reprend le chemin  de l'humanité.

« La semaine précédente, les dernières feuilles étaient tombées et des arbres, de sorte que les contours des montagnes se trouvaient à présent exposés au soleil jusqu'à la roche mère, avec leurs articulations et leurs stries hachurées comme une gravure ancienne, et ce matin-là, tandis que je me rendais à Athéna (…), la rugosité lumineuse d'un paysage lointain caché par les feuillages depuis le printemps dernier faisait naître en moi, à contretemps, un sentiment de réémergence, de renouveau possible. »

Ainsi se clôt cette trilogie, comme si d’avoir revisité les fantômes qui hantent l’Amérique officielle était une condition d’un nouveau départ pour l’écrivain lui-même. Cela vaut aussi pour son lecteur au terme de cette moderne et bouleversante tragédie.


commentaires (2)    publié dans : Philip Roth par J.G. ajouter un commentaire
Dimanche 11 juin 2006

Le second volet de la trilogie américaine prend comme toile de fond le Maccarthysme dans l’Amérique de l’après guerre.
 
J’ai épousé un communiste est le titre d’un livre publié par l’une des protagonistes du roman, Eve, pour dénoncer son propre mari, Ira Ringold, lequel est animateur radio connu sous le nom d’Iron Rinn (ou « l’homme de fer », avez-vous suivi le regard de Roth ?).

 

Mais si c’est aussi le titre du roman de Roth, c’est que lui aussi, du moins son alter ego Nathan Zuckerman, a épousé, pour un moment, ce communiste là.

 

C’est à l’entrée dans l’adolescence qu’il rencontre ce personnage, géant colérique (on ne s’appelle pas impunément Ira). Il  est fasciné par l’appel d’air qu’est la rencontre d’une telle liberté d’esprit d’une telle largeur de vue:

« C'était une marmite où l'on pouvait remuer tout et le reste : le sport, la politique, l'histoire, la littérature, les opinions à l'emporte-pièce, les citations polémiques, l'idéalisme, la rectitude morale... Il y avait là quelque chose de merveilleusement tonique ; c'était un monde tout autre, dangereux, exigeant, directe, agressif, affranchi de l'impératif de plaire. »

 

Ira, qui anime une émission de radio en tant que comédien, est effectivement, clandestinement, communiste. Il représente aussi l’incarnation physique d’une Amérique arborant fièrement l’étendard de l’industrie et du progrès, cette Amérique ouvrière que le jeune étudiant qu’est alors Zuckerman découvre, depuis le New Jersey, son « réseau complexe des raffineries » aux « odeurs méphitiques », ses « montagnes de copeaux métalliques, et les terrils hideux », la « fumée noire des hauts-fourneaux, des nuages de fumée jaillis de tous les côtés, la puanteur, celle des usines chimiques, celle du malt, et celle des porcheries Secaucus, qui déferlaient sur le quartier des jours de grand vent » ; jusqu’à l’Illinois :

« une aciérie à l'échelle de deux états, déployés sur des kilomètres et des kilomètres le long du lac, la plus vaste du monde », ses « tonnes d'acier en fusion, métal brûlant qui coulait comme de la lave dans les moules, et, parmi ce crépitement d'étincelles, cette poussière, ce danger, ce bruit, travaillant à des températures de 40 degrés, absorbant des vapeurs qui pouvaient leur ruiner la santé, des hommes au travail vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des hommes à un travail jamais achevé. »

 

On l’a vu dans pastorale américaine, pour Roth, cette Amérique-là, « réglée comme du papier à musique » n’est plus. Mais c’est elle qui va être le théâtre de l’apparition de la dictature de l’entertainment qu’il n’a de cesse de dénoncer, sous les traits du maccarthysme. 

C’est un singulier renversement de perspective qui est proposé là.

I married a communist, titre abandonné d'un film d'Hollywood de 1949...Certes, Roth n’ignore pas ce que représenta le Mac Carthysme (ci contre une affiche d'un film hollywoodien de 1949 au titre eponyme).

Ira le dénonce pour lui :

« Toutes les forces de la réaction troquent des noms, se trompent de noms, lient des noms entre eux pour prouver l'existence d'une conspiration gigantesque qui n'existe pas. (…)

Les listes de tous ceux qui en Amérique ont pu manifester un quelconque mécontentement, critiquer quoi que ce soit, protesté contre quoi que ce soit, ou bien simplement être associés à d'autres qui eux l'auraient fait ; ces gens aujourd'hui deviennent des communistes, ou des couvertures pour les communiste, il « aident» les communistes ou bien ils « renflouent » les communistes, quand ils n'« infiltrent » pas le monde du travail, de l'enseignement, Hollywood, le théâtre, la radio, la télé. »

 
Parmi les victimes de cette chasse aux sorcières, Murray, le frère d’Ira, professeur d’anglais, syndicaliste, licencié pour refuse de coopérer avec la commission des activités anti-américaines. C’est son récit, délivré lors de plusieurs crépuscules successifs, le sien compris, qui forme la trame de ce roman, au travers duquel, donc, Roth propose sa vision particulière du Maccarthysme comme ayant été le premier acte de la « décérébration américaine universellement florissante aujourd’hui».

 

Comment ? D’abord en ayant rendu la trahison légitime et même louable :

« Je suis convaincu qu'en Amérique on a trahi bien plus souvent dans la décennie de l'après-guerre -- disons entre 46 et 56 -- que dans tout autre période de notre histoire (…) la trahison se trouvait déstigmatisée et même récompensée comme jamais dans ce pays. Elle était partout en ces temps-là, accessible à tous, cette transgression ; elle était permissible, tout américain pouvait la commettre. Le plaisir de trahison remplaçait l'interdit, et on pouvait même trahir sans renoncer à son autorité morale. »

 

Mais il y a plus. Cette trahison va être mise en scène. Elle devient médiatique :

« Une fois la tragédie humaine consommée, on la livre aux journalistes pour qu’ils la banalisent de façon à la rendre distrayante. (…)

Ainsi :

« il me semble que l'ère McCarthy a inauguré le triomphe du potin après-guerre ; le potin, credo consensuel de la république démocratique la plus vieille du monde.»

 

La lutte contre le prétendu « complot communiste » a pris effectivement l’aspect d’une intrusion de l’Etat dans les aspects les plus intimes de la vie de ses victimes désignées, et la vindicte de l’inquisition alors mise en place sera d’une férocité particulière contre ceux dont le seul crime sera précisément de refuser cette intrusion, de refuser de s’expliquer.

« C'est comme ça que le pays a commencé, en faisant de la déchéance morale une distraction publique. McCarthy était un imprésario. »

 

Cette vision particulière qu’a Roth du maccarthysme comme prémice de la dictature insidieuse et abêtissante des medias est en relation avec le « politiquement correct » que le troisième volet de la trilogie, la tâche, mettra en accusation.  Elle est aussi à rapprocher  de ce qu’il explique dans parlons travail (voir sur ce blog, et aussi, pour mémoire, le compte-rendu de good night and good luck qui aborde des thèmes similaires).

 

Mais J’ai épousé un communiste veut aussi livrer l’antidote à cette offensive de la stupidité télévisuelle.

 

Ce roman est en effet un plaidoyer pour la transmission, de l’Histoire, des histoires, des récits. C’est un hommage à ces parents électifs que l’on choisit au gré du hasard des rencontres et des circonstances et qui servent de passeurs vers la découverte de sa propre identité:

« Tous furent remarquables à mes yeux, chacun à sa manière, personnalités avec lesquelles se colleter, mentors qui incarnaient ou épousaient des idées puissantes et qui m'enseignèrent les premiers comment naviguer dans le monde, avec ses exigences. Des pères adoptifs, dont je dus me défausser au fur et à mesure, avec leur héritage, qui durent disparaître pour permettre d'accéder à l'état d’orphelin absolu, l'âge d'homme. Celui où on se retrouve livré à soi-même au coeur du problème. »

 
Ira Ringold en fut un. D’autres viendront qui aideront Zuckerman à se détacher du communisme pour aller vers la littérature, qu’il oppose shématiquement en désignant a politique comme la grande « généralisatrice » alors que la littérature est la grande « particularisatrice ».

Murray Ringold aussi, fut un de ces passeurs, professeur d’anglais hors du commun, "boxant avec les livres". Connaissant Ira mieux que quiconque, il dévoile l’autre face de ce personnage. Derrière le redoutable polémiste communiste,  il y a ce  « titan belliqueux qui affronte le monde et se bat avec sa propre nature depuis le jour de sa naissance », écartelé entre ses aspirations personnelles et ses aspirations idéologiques.

Ces contradictions l’entraînent dans un mariage voué à l’échec, car sa femme – qui se situe à socialement et intellectuellement à l’opposé de ses convictions – est déjà en couple. Elle vit avec sa propre fille, qui fait marcher sa mère à la baguette, avec une cruauté étudiée :

« Elle haïssait son prochain avec le talent d'un chef de cuisine pour trancher dans le vif la viande qu’il va embrocher et faire tourner sur le gril. »

 
Si Ira finit cloué au pilori de la chasse aux sorcières de l’Etat,  c’est en réalité, dit Murray, pour cause de règlements de comptes intimes, et aussi parce qu’il s’est accroché à de vaines illusions, à commencer par celle qu’il pouvait changer sa femme, sa belle-fille comme il pouvait changer le monde.

 
Mais est-il le seul ? Non moins terribles sont les illusions de son frère, Murray. Enseignant courageux, s’accrochant à son sacerdoce dans une Newark post-industrielle à la dérive, et finissant par tout y perdre parce que lui non plus ne veut pas renoncer aux illusions de changer le monde, cette fois par l’enseignement.

« comment cet homme, qui avait choisi de n'être rien de plus extraordinaire qu’un professeur de lycée, n'avait pu échapper aux turbulences de son temps et de son lieu, et n'était pas moins victime de l'histoire que son frère, au bout du compte.

Telle était l'existence de l'Amérique lui avait préparée ; telle était l'existence qu'il s'était préparée lui-même, en pensant, en prenant sa revanche personnelle sur son père par la réflexion critique, par son attitude raisonnable face à l'absence de raison. Voilà où l'avait mené l'activité pensante en Amérique. Voilà où l'avait mené le courage de ses convictions et la résistance à la tyrannie du compromis. S'il existe une chance de changer la vie, où commencerait-t-elle sinon à l'école ?

Irrémédiablement prisonnier des meilleures intentions, attaché de manière tangible tout au long de sa vie à une attitude constructive qui n'est plus qu'illusion désormais, à des formulations et des solutions devenues caduques. »

 
Fidèle à lui-même, si Roth prend le parti du désenchantement, c’est aussitôt pour le critiquer à son tour. Se dépeignant lui-même comme une espèce d’ermite retiré dans sa bicoque perdue en Nouvelle-Angleterre, il se rend compte à quel point rejeter les illusions est aussi une illusion.


Parce que ce sont nos illusions qui nous rendent humains et nous permettent d’avancer. Parce que, jouant à l’ermite éloigné du commerce des hommes, il n’en écoute qu’avec davantage d’avidité le récit de la vie de Murray et d’Ira, et se rend ainsi compte de sa propre vanité :