C’est finalement avant de revenir sur le complot contre l’amérique qu’il faut aborder « the human stain », car il s’avère que le dernier Roth est en quelque sorte le quatrième volume de sa trilogie américaine.
« La tâche », c’est la déconstruction du mythe de la liberté, qui est au cœur même du rêve américain, et dont Roth fait le matériau même de cette tragédie américaine.
“Land of the free, home of the brave”. Ces mots, Coleman Silk les a pris à la lettre.
Il est devenu un professeur juif reconnu de lettres classiques, puis doyen respecté de l’université d’Athena, dans les Berkshires, Massachusetts. Il le doit à ses qualités, mais aussi à ce qu’il s’est affranchi de ses propres origines, rejetées dans la pénombre.
Ce goût du secret, Coleman l’avait depuis longtemps, lorsqu’il boxait dans un club juif à l’insu de son propre père: « il aimait les secrets en effet. Il aimait que personne ne sache ce qu'il avait en tête, il aimait penser à sa guise, sans que personne ait les moyens d’en rien savoir. (…) Voilà pourquoi il aimait boxer son ombre, taper dans le sac lourd : il y avait du secret. (…) il évacuait toute autre préoccupation, il se fermait à toute autre sollicitation, pour s'immerger à fond dans le présent, dans la discipline, la compétition, l'examen; la fusion absolue avec l'objet à maîtriser. »
Mais c’est avec la mort de son père que le secret va devenir un mode de vie, que Coleman Silk va se rêver devenir « le plus grand des grands pionniers du moi », comme l’écrit Nathan Zuckerman qui est de nouveau le narrateur de cette histoire depuis sa retraite dans le Massachussets.
Intervient donc la perte de « ce père démesuré, à la souffrance secrète, qui avait le verbe aussi facile, si généreux, qui, par le seul pouvoir de ce verbe, sans l'avoir cherché, avait inspiré à Coleman le désir d'être hors du commun. »
« A présent que son père avait cessé de le circonscrire, de définir, il avait le sentiment que toutes les pendules qu'il avait consultées dans sa vie, toutes les montres, venaient de s'arrêter ; il n'y avait plus moyen de savoir l'heure. ».
C’est une citation de Shakespeare dite à l’enterrement qui fait éclater sa douleur: « Le lâche meurt bien des fois avant sa mort. Le Vaillant ne goûte qu'une fois au trépas. » (Jules César)
Mais où est la lâcheté, où est le courage, demande Roth ? Est-il d’accepter ce qu’on est, ou la liberté est-elle dans la rupture?
Coleman fait le second choix : après la mort de son père, il lui faut alors rompre avec toute sa famille, et d’abord sa mère. Il lui annonce cette rupture libératrice avec toute la concentration que la boxe lui a enseignée :
« Il l'assassinait. On n'a pas besoin de tuer son père. Le monde s'en charge. (...) Celle qu'il faut assassiner, c'est la mère. Et il était en train de s'y employer, lui, l'enfant qu'elle avait aimé comme elle l'avait aimé. Il l'assassinait au nom de son exaltante idée de la liberté ! Tout aurait été beaucoup plus facile sans sa mère. Mais il fallait surmonter cette épreuve s'il voulait être l'homme qu'il avait choisi d'être, séparer son retour de ce qu'il avait reçu en partage à la naissance, libre, comme tout humain voudrait l'être, de se battre pour sa liberté. »
Est-ce une coïncidence si le second prénom que les parents de Coleman l’ont gratifié est Brutus – lui, professeur de lettres classiques, spécialiste de la tragédie grecque ? « Tu quoque, mi fili »…
Le voici donc affranchi, vivant avec ce secret que personne ne décèle, secret cultivé avec soin dans tous les aspects de sa vie, le secret de sa propre liberté. Et ainsi en sera-t-il de nombreuses années.
Mais voici qu’arrive aux Etats-Unis le fléau du politiquement correct, dont l’affaire Clinton/Lewinski de l’été 1998 est une des manifestations malignes: « en Amérique en général, ce fut l'été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme une menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute»
Et pour un mot de travers, un seul, ni plus, ni moins, le puissant Silk est déchu, dégradé, renvoyé de l’université dans l’infamie. Terrible retour de bâton, c’est pour racisme qu’on le chasse, injustice totale – il s’agit d’étudiants qu’il n’a jamais vus ! - justifiée par certains par des considérants d’équilibres entre « communautés » au sein de l’université.
Car le « politiquement correct » implique ce point de vue communautariste qui s’implante en France aujourd’hui sous prétexte de lutter contre les injustices. A partir du moment où l’incident éclate, chacun doit choisir son camp, et qu’importe la vérité – et l’on accuse rapidement son mode d’enseignement lui-même d’avoir traumatisé les étudiants noirs au point qu’ils ne se soient jamais rendu en cours. Traumatiser des étudiants sans même les avoir vus….C’est que, souligne La Tâche, le « politiquement correct » engendre le règne de l’ignorance :
« (…)tout est possible, aujourd'hui, dans une université. Il faut croire que les gens y ont oublié ce que c'est qu'enseigner ; il faut croire qu'on y joue plutôt une énorme farce.
(…) bien sûr, il n'est pas de mise d'exiger, aujourd'hui. (…) Du temps de mes parents, et encore du mien et du vôtre, les ratages étaient mis sur le compte de l'individu. Maintenant, on remet la matière en cause. C'est trop difficile d'étudier les auteurs de l'Antiquité, donc c'est la faute de ces auteurs. Aujourd'hui, l'étudiant se prévaut de son incompétence comme d'un privilège. (…)
Il n'y a plus de critères, il n'y a plus que des opinions. »
Coleman renchérit :
« A de très rares exceptions près, nos étudiants sont d'une ignorance qui donne une idée de l'infini. Leur éducation laisse cruellement à désirer, leur vie est un désert intellectuel. Ils arrivent ici en ne sachant rien, et repartent souvent dans le même état. (…)
Enseigner à Athéna, surtout en ces années 1990, enseigner ce qui est de loin la génération la plus bête de toute l'histoire de l'Amérique, c'est comme de se promener sur Broadway en parlant tout seul, à ceci près que, dans Manhattan, les 18 personnes qui vous entendraient soliloquer seraient sur le macadam, tandis que, ici, elles sont dans votre classe. »
Roth dénude donc l’Amérique : l’exaltation de la liberté y dissimule, non seulement l’ignorance, donc la pire des aliénations, mais plus généralement: « La tyrannie des convenances. »
Car qu’est-ce que ce carcan étouffant qui sape impitoyablement la liberté qu’il prétend défendre ? Une forme larvée d'impérialisme:
« Ces sermons moralisateurs dévirilisants. (…) Ce que les Européens, sans souci d'exactitude historique, [nomment] le puritanisme américain ; que Ronald Reagan et ses pairs nomment les valeurs essentielles de l'Amérique et qui maintient sa juridiction impérialiste en se faisant passer pour autre chose -- pour n'importe quoi, sauf ce qu'il est. »
Dans une petite ville de province, les choses sont pires encore :
« Les potins, la jalousie, les rancoeurs, l'ennui, les mensonges, ces fléaux des trous perdus. Non, les poisons de la province n'arrangent pas les choses. »
Bien qu’il en sache le prix, Coleman Silk entre dans une fureur inextinguible, essaie en vain de blanchir (si l’on ose dire) sa réputation, ce qui l’amène au bord de la folie. C’est ainsi que Roth le rencontre :
« Il perdait toute retenue, et à le regarder, à l'écouter -- je ne le connaissais pas, mais c'était de toute évidence un homme accompli, un homme d'un certain poids, à présent complètement déjanté -- j'avais l'impression d'assister à un grave accident de la route, à un incendie ou à une explosion abominable, bref, un désastre public qui méduse autant par son invraisemblance que par son côté horrifique. »
Sa femme n'a pas résisté pas à l’injure subie conjuguée à la rage qu’elle a engendrée en retour – alimentée par l’absence totale de soutien de ses propres enfants, quand ceux-ci n’abondent pas dans le sens des ragots. Cet homme – là, blessé et seul est consumé : « l'envie de dénoncer la cruauté fantasque de leur idiotie vertueuse l'inondait de fureur (…) il en sentait la violence bannir tout bon sens et exiger une action immédiate. »
Mais voilà qu’après des années passées à remâcher sa colère noire, Coleman retrouve enfin une raison positive de vivre. Le sexe. Merci, Viagra et bonjour, Faunia.
Faunia est, ou n’est, en apparence (qu’)une femme belle, de 34 ans, analphabète, employée à des petits boulots de nettoyage. Mais rien n’est plus infidèle que l’étiquette que l’on colle sur les personnes ou les évènements, dit Roth.
Faunia aussi essaie d’être libre. Elle a perdu, atrocement, tout lien familial, avec ses parents comme ses enfants. C’est « une actionnaire minuscule de l'existence, l'enfant aux abois, la fille préférée de la poisse, la gosse à qui tout ce qui peut arriver d'infect dans une existence est arrivé en effet et dont la chance ne donne pas signe de tourner ».
Elle a quitté un mari, Les Farley, dont la violence est celle d’une autre victime de l’Amérique, de la guerre du Vietnam qui en a fait un être dépourvu d’humanité. Guerre menée, hier comme aujourd’hui, au nom de la défense de la liberté. Pour elle comme pour Coleman, la liberté est aussi dans une relation exclusivement sexuelle – du moins le voudrait-elle – qui n’engage pas. Elle est intelligente, et sait très bien à qui elle a affaire : « Tu as tout perdu. Tout sauf moi qui danse. (…) Voilà comment tu vas finir, en vieillard furieux. Et les choses n'auraient pas dû se passer comme ça. »
Coleman éprouve aussi de l’admiration pour elle, devine, subodore, avec son sens du secret, tous ceux qu’elle tait :
« 34 ans de surprises sauvages l'ont amenée à la sagesse. Mais c'est une sagesse très étroite, antisociale. Une sagesse sauvage, elle aussi. Celle de quelqu'un qui n'attend plus rien. C'est là sa sagesse, et sa dignité, mais c'est une sagesse négative, ce n'est pas celle qui vous fait avancer, jour après jour. Voilà une femme que la vie et celle de broyer à peu près depuis qu'elle est née. Tout ce qu'elle a appris vient de là. »
Mais leur volonté de vivre une existence et une relation libre va être prise dans au piège des mâchoires américaines de la convenance qu’incarnent, à son bout de la chaîne l’ancien mari qui n’a rien pardonné, et à l’autre, une universitaire française émigrée aux Etat-Unis… elle aussi pour être libre. Roth nous la présente d’une façon qui indique qu’il connaît la prétention d’une certaine caste française :
« à 20 ans, après le lycée Henri IV, l'École normale supérieure de Fontenay, avec l'élite intellectuelle française... (…) Il connaît un peu ces jeunes Français ambitieux, formés dans les lycées d'élite. Parfaitement préparés, connaissant les intellectuels qui comptent, des jeunes très intelligents, immatures, dotés de l'éducation française la plus noble, se préparant ardemment à être envié toute leur vie. (…) Conditionnées à être violemment marxiste ou violemment antimarxiste, ils souffrent d'un effarement congénital devant tout ce qui est américain. (…) Ses jeunes étudiants l'amusent. Elle cherche encore leur côté intellectuel.
Elle pensait qu'en arrivant en Amérique elle allait déchaîner des : « oh la la, une normalienne ! » Mais en Amérique, personne n'est à même d'apprécier l'itinéraire très spécifique qui est le sien, et son prestige considérable. »
Pourquoi est-elle venue en Amérique ? Pour être libre, ce qui pour elle aussi signifiait rompre avec sa famille.
« elle se dit que venir en Amérique a été la décision la plus courageuse qu'elle ait jamais prise, ô combien courageuse, elle était loin de s'en douter à l'époque. Elle l'a fait parce que c'était l'étape dictée par son ambition, une ambition nullement vulgaire, d'ailleurs, mais noble au contraire, celle de gagner son indépendance, seulement voilà, maintenant elle en paie les conséquences. (…) Parce qu'en France je ne pouvais pas réussir, pas vraiment, à cause de ma mère, et de son nombre, qui plane sur tout ce qui nous entoure. »
Ce prix qu’elle a à payer, c’est une solitude terrible.
« Seule comme elle l'est, il faut bien qu'elle réussisse. Car elle est toute seule, sans appui, sans foyer, expatriée, dépaysée. Dans un pays libre certes, mais souvent si tristement dépaysée.»
Et c’est elle, la française, qui va se faire l’instrument de ce politiquement correct américain, elle qui, après avoir mené la charge contre Coleman le raciste va lancer la campagne contre Coleman le mysogine qui exploite « de notoriété publique » une Faunia dépeinte en victime.
Et ça marche :
« Il suffisait de formuler une accusation pour la prouver. D'entendre une allégation pour la croire. L'auteur du forfait n'avait pas besoin de mobile, au diable la logique, le raisonnement. Il suffisait d'une étiquette. L'étiquette tenait lieu de mobile. Elle tenait lieu de preuve. Elle tenait lieu de logique. (…) On savait qu'il était raciste, on sait qu'il est misogyne. Il est trop tard dans le siècle pour le traiter de communiste, mais naguère on n'aurait pas procédé autrement. (…) »
Et voilà Coleman à nouveau en butte aux mêmes démons américains, pourchassé d’un côté par le vétéran du Vietnam, de l’autre par la vindicte publique et ses « terrifiants fantasmes de pureté », cette volonté démente de « laver la souillure », comme si elle n’était pas inhérente à l’homme.
Nathan Zuckerman relate donc comment l’Amérique amène des personnes épris de liberté à broyer impitoyablement d’autres personnes qui ont les mêmes aspirations. On connaît le dicton à prononcer d’un air d’autant plus profond qu’il est vide de sens « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres ». Nahan Zuckerman nous montre la liberté réelle, celle qui s’exerce en écrasant celle des autres, et dont le politiquement correct est une forme organisée – totalement contradictoire – la forme moderne de cette autre farce de « défense de la liberté » que fut la chasse au sorcières (Cf. « j’ai épousé un communiste »). Une Amérique décidément maîtrese dans l'art de trahir de ses propres promesses, les fouler du pied, comme l'a montrée la « pastorale américaine ».
Mais Zuckerman lui-même se trouve partie prenante dans cette tragédie. Il s’était retiré, comme on l’a vu, et notamment éloigné des choses du sexe, ses « exigences exorbitantes », « ses implications déroutantes et contradictoires ». Il s’efforçait à une certaine ascèse même s’il n’en ignorait pas la vanité, dont il pensait même avoir trouvé le secret:
« Le secret, si l'on veut vivre dans le tumulte du monde tout en maintenant la douleur au plus bas, c'est d'entraîner autant de gens que possible dans ses illusions ; le secret, pour vivre seul ici, loin de l'agitation des imbroglios, des séductions, des attentes, et surtout à l'écart de sa propre intensité, c'est d’organiser le silence ».
Or le voilà à nouveau pris – avec passion - dans la toile des relations humaines :
« Les illusions réconfortantes sur la sérénité qu'apporte une retraite éclairée s'évanouirent, et je perdis complètement l'équilibre. »
Au contraire, de ce qu’il pouvait en craindre, ce tumulte dans une petite ville américaine, et surtout sa volonté de combattre pour celui qui est devenu son ami, combat qu’il devra mener contre tous, ennemis et famille de Coleman, chacun acharné à trouver la bonne « étiquette » à coller à ce dernier; tout ceci semble le libérer à son tour de l’illusion de la liberté en Amérique, et de l’illusion de sa propre libération par l’anachorétisme. Zuckerman reprend le chemin de l'humanité.
« La semaine précédente, les dernières feuilles étaient tombées et des arbres, de sorte que les contours des montagnes se trouvaient à présent exposés au soleil jusqu'à la roche mère, avec leurs articulations et leurs stries hachurées comme une gravure ancienne, et ce matin-là, tandis que je me rendais à Athéna (…), la rugosité lumineuse d'un paysage lointain caché par les feuillages depuis le printemps dernier faisait naître en moi, à contretemps, un sentiment de réémergence, de renouveau possible. »
Ainsi se clôt cette trilogie, comme si d’avoir revisité les fantômes qui hantent l’Amérique officielle était une condition d’un nouveau départ pour l’écrivain lui-même. Cela vaut aussi pour son lecteur au terme de cette moderne et bouleversante tragédie.