Lundi 2 janvier 2006
Depuis la chute de l'URSS, John Le Carré, progressivement et avec le talent de la maturité, s'est  mis à dépeindre les effets du pouvoir des services secrets, des mafias diverses, ainsi que des grandes compagnies dans le monde d'aujourd'hui.

Fidèle en cela au roman, le film dénonce efficacement - parce qu'avec réalisme - les exactions des multinationales qui ont fait "du monde leur clinique" comme le vante leur propre publicité qui traverse le film.

The constant gardener
est aussi une piqûre de rappel quant au contrôle informatisé, global, effrayant, qu'exerce l'alliance des grandes firmes et des services secrets - des gouvernements, pour tout dire - sur les mouvements et l'intimité de tout citoyen. Ceci avec une brutalité raffinée qui n'a rien à envier à celle de la police kenyane.


Le talent de Ralph Fiennes est pour beaucoup dans cette réussite, lui qui réussit à se transfigurer à mesure que les épreuves s'abattent sur ce diplomate britannique si poli et propre sur lui - un type, on le sait, que John Le Carré affectionne.

Participe aussi à donner au film une autre dimension que l'ouvrage de Le Carré ... l'Afrique. Fernando Meireilles la filme comme un grand corps bouillonnant et magnifique qui étouffe et se convulse dans les haillons des habits d'enfants que le colonialisme lui avait fait revêtir.

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Dimanche 25 décembre 2005
Christian Carion, réalisateur et scénariste, a voulu, selon ses propres termes :

"J'ai voulu faire un film humaniste. Un film qui montre ce qu'est vraiment la guerre vue du côté de ceux qui la font. Montrer que le vrai fossé n'est pas entre les combattants des deux camps - qui partagent les mêmes souffrances dans les tranchées ce soir de Noël -, mais avec ceux qui mangent de la dinde aux marrons tranquillement chez eux à l'arrière !"

Objectif atteint!

Bien sûr, en d'autres périodes, le propos aurait été plus virulent contre ces Etats-majors cannibales qui sacrifiaient les soldats comme s'ils étaient faits de plomb - voir "les sentiers de la gloire", de Kubrick, interdit en France dix-huit ans durant, ou "les hommes contre" de Rosi.

Mais ce Noël 1914 fut un signal avant coureur de la vague de fond qui allait en finir avec cette guerre cauchemardesque. C'est pourquoi les officiers, les va-t-en-guerre, firent tout pour empêcher que de telles scènes se reproduisent les deux années suivantes. Aujourd'hui encore, l'Etat major français a fait savoir toute la répugnance que lui inspire ce film.


Alors souvenons-nous d'eux et buvons, comme nous y incite "joyeux noël", à leur santé et non celle "des fumiers bien au chaud qui nous ont envoyé ici pour qu'on se tape dessus"  (courrier de poilu).

Souvenons-nous en particulier de ces marins de Kiel qui, fin octobre 1918, se mutinèrent, inspirés par l'exemple russe. Souvenons-nous de ces soldats et de ces ouvriers qui s'insurgèrent contre l'arrestation des marins mutins, hissèrent le drapeau rouge sur la ville en grève le 5 novembre, et répandirent leur émissaires et la grève générale dans toute l'Allemagne.


Car ce sont eux qui ont arrêté la mécanique infernale de cette guerre, contraignant les grandes puissances qui l'avaient ourdie à  remettre à plus tard leurs règlements de comptes.


Ils furent, à ce moment critique, l'illustration de ce que l'humanité a de plus précieux.


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Lundi 19 décembre 2005
« Tu as confondu, tu as confondu », répète Emmanuelle Devos à Bruno Todeschini vers la fin du film.

La confusion, Gentille s’y installe et n’en sort pas un instant. Seul objet suffisamment proche pour être scruté avec constance : un nombril, exhibé d’ailleurs plus souvent qu’à son tour devant la camera.
C’est celui d’Emmanuelle Devos, alias Fontaine Leglou, concubine indécise d’un nommé … Michel Strogoff (si).

Fontaine vit à côté de ses pompes (comme nous le signale avec insistance Sophie Fillières) dans un monde flou où par exemple la frontière entre médecins et patients (au premier rang : Lambert Wilson) n’existe plus.
 
La voilà confrontée à une échéance - une demande en mariage. Elle la reporte, la digère, avant de décider que le bonheur pour elle sera de quitter son travail pour suivre son mari au bout du monde. C’est dire si elle est perdue.
 

Pour pimenter cette sauce, Sophie Fillières – réalisatrice mais encore dialoguiste - va tirer sur deux ficelles. La première: quelques images crues. Alors, voici des corps nus, des sexes, des excréments même, et bien sûr le nombril de Fontaine.

La seconde : faire rire. Avec un humour décalé – forcément. Et, parfois, admettons-le, on rit. Mais une succession de gags ne fait pas un film.

L’obstacle n’est pas réservé à gentille. Le cinéma français ces dernières années a en effet été prolixe en films sur l’indécision, la confusion, les crises existentielles de la quarantaine, de la cinquantaine, de la maternité, de la paternité …le charme discret de la dépression douce.

Il faut ajouter que, le plus souvent, ces crises existentielles se passent dans le milieu où vivent quotidiennement les cinéastes et leurs acteurs, celui de l’upper middle class parisienne au sens élargi, upper voire huppée, si affinités. 

Pour quelques réussites, aux scénarios riches, aux personnages réussis (ainsi Va savoir ! de Rivette), où à l’humour grinçant et perçant (la cloche a sonné avec Lucchini), combien de délayage, combien d’ennui !

 

On ajoutera donc cette nouvelle pièce, gentillette, au tribut important que paye le cinéma à une société déprimée dont on ne s’étonnera décidément pas qu’elle se signale par sa consommation de tranquillisants.


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Jeudi 8 décembre 2005
Pour son premier film, Tommy Lee Jones met en scène et incarne presque à lui seul une Amérique mythique, dépassée, mourante, celle des cow boys, qui sont devenus aujourd'hui comme les autres de simples employés au service de patrons invisibles et lointains. Au Texas, ce ne sont plus leurs aventures que l'on se raconte, mais seulement celle des gardiens d'une frontière absurde (l'on peut penser et réécouter avec plaisir les nombreuses chansons que Bruce Springsteen, la voix d'une certaine Amérique, a consacré au sujet du passage de cette frontière mexicaine).

Pete (Tommy Lee Jones), cow-boy à l'ancienne, est bouleversé par le meurtre de son seul ami, Melquiades Estrada,  par un de ces patrouilleurs, un personnage qui illustre une autre amérique, plus moderne, celle de Bush: maladif, violent, bercé avec une télévision, et paranoïaque au point de répliquer mortellement, imbécilement, avec son fusil d'assaut, à des tirs qui ne lui sont nullement destinés. Ce bouleversement voit s'entremêler fluidement présent et passé - signature scénaristique de Guillermo Arriaga qui la mettait déjà en oeuvre dans le météorique 21 grammes, mais alors de manière bien plus heurtée.

Cette confusion se dénoue avec la décision de Pete d'entreprendre un voyage à rebours du courant des immigrants, vers le Mexique, sa Sierra exaltante, en y entrainant de force le meurtrier. Il s'agit pour lui de tenir parole en ramenant  le corps de Melquiades à sa famille, à sa terre. Mais il s'agit aussi de rechercher ,de l'autre côté, ce rêve qui, côté américain, s'est tari.

Las, au Mexique aussi, les vaqueros s'abêtissent devant leur télévision, et tout ce (et tous ceux) que cherche
Pete semble s'évanouir en fumée. C'est un spectre qu'il est venu étreindre, celui de ces rêves qu'il n'approchera vraiment que le temps d'une soirée irréelle, fantômatique et magnifique dans une cantina mexicaine perdue au milieu de nulle part, au son d'un piano désaccordé et au goût de la tequila.

Ce rêve s'achève dans les ruines d'un village mexicain où ne subsistent que les éléments premiers, l'air vif de la montagne, le torrent, et les pierres sèches de la mémoire. C'est le moment pour une Amérique défunte
de descendre de ses grands chevaux et de passer le témoin. Mais Tommy Lee Jones espère encore, il espère que ses successeurs recevront son message rude et authentique, d'humilité.

C'est ce chant du cygne d'une amérique déjà révolue qu'il délivre au cours de cette balade macabre aux confins de la réalité, un voyage initiatique à destination de la jeune génération, en espérant qu'il ne soit pas trop tard, et que l'irréparable puisse être malgré tout réparé.



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Lundi 14 novembre 2005
Deux films récents se penchent sur le puits de notre inconscient. "Caché" de Hanneke et "la boîte noire" de Berry. Deux réussites, et deux regards diagonaux.

Pour Berry, reprenant la trame d'une nouvelle de Benacquista, c'est un accident qui permet à la boîte noire de l'inconscient de s'entrouvrir, et de laisser échapper les clés d'une énigme qui prend un tour très noir et tout autant onirique. Ouvrir la boîte noire c'est ici ouvrir en partie la boîte de Pandore. C'est la mort qui en sort.

"Caché", Hanneke l'est. Il bombarde, lui, depuis sa position de réalisateur, son héros (Auteuil) de cassettes videos en plan fixe. Impossible, absolument, que ce dernier n'ait pas vu qui le filme. Hanneke signe d'ailleurs son forfait: de longs plans fixes présentés au spectateur mais pas à Auteuil. Ce dernier cherche dans le film ce qui se trouve en dehors, en dehors de la boîte noire qu'est la caméra.
Il en résultera un douloureux retour du refoulé, le refoulé étant ici la mauvaise conscience d'une certaine petite bourgeoisie parienne arrivée, installée, vaguement de gauche, face à son propre racisme, face aux spectres jamais exorcisés de la guerre coloniale contre les algériens.

Ces spectres-là sont, pour toute la société française, cachés - le Parlement ne vient-il pas de voter une loi décrétant que la colonisation de l'Algérie a été utile? Hanneke, en torturant son héros, entrouvre une autre boîte noire, la chambre obscure des crimes coloniaux.


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Jeudi 10 novembre 2005
Des inconnus conspirent pour enlever votre fille unique dans l'indifférence générale?
Ils ne reculent devant rien, falsfication, meurtre?

Les coïncidences les plus abracadabrantes se produisent qui expliquent (avec beaucoup de bonne volonté disons-le) ce complot qui vous entoure, vous et votre progéniture?

Vous êtes sur les nerfs au point d'accuser , mais personne ne vous en voudra, de prétendus terroristes arabes? Tenez bon: vous avez raison !
Bienvenue à bord de "flight plan", thriller aérien pour mère paranoïaque.


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Mardi 1 novembre 2005
"Don't come knocking", de Wim Wenders, vient comme un contrepoint du "broken flowers" de Jim Jarmusch. Dans les deux cas, un homme voyant avec effroi s'aprocher le troisième âge de sa  vie voit ressurgir une question enfouie: sa descendance. Sam Sheppard ou Bill Murray cherchent donc un fils.

Wenders est un incurable moraliste.
Jarmusch, lui, se moque (tendrement) de son héros et le fait tourner en bourrique, jusqu'à revenir à son point de départ - il aura été le jouet consentant d'une manoeuvre visant à le secouer.
Chez Jarmusch c'est la vanité de cette tardive et soudaine recherche inversée en paternité, d'une nouvelle vie, qui ressort, au fil de la traversée d'une Amérique anonyme en voiture de location.

Wenders, au contraire s'enfonce inexorablement dans le pathos. Sa "happy end", des retrouvailles puissance 3, en devient presque glaçante, au terme d'un film qui ne tient que sur les épaules d'un Sam Sheppard très juste malgré un scénario indigent et des dialogues frôlant le ridicule, voire plus.

Wenders veut tout montrer, tout dire : il restera donc au spectateur - là aussi c'est l'opposé exact du Jarmusch - des paysages remarquables d'une Amérique qui hante Wenders, cette amérique rurale, sa véritable et muette héroïne, cette mère dont il cherche désespérément qu'elle finisse par l'adopter.

Souhaitons lui qu'il prenne le temps d'aller méditer "Broken Flowers". A trop manipuler les fleurs, on les brise!


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Samedi 29 octobre 2005
A vouloir franchir coûte que coûte les barrières de classe, on risque de s'y accrocher. Et de quel côté retombera-t-on? La tragédie grecque servie comme un thriller que livre Woody Allen est captivante, les pulsions contradictoires qui tenaillent Chris, qui tient le rôle de l'aspirant parvenu, nous entraînent, oppressent physiquement.

Au bout du compte, deux policiers chargés d'enquêter sur le tranchement du noeud geordien pourront conclure "quel monde"! Un monde de classes (le choix de l'angleterre, où les accents rendent plus immédiatement compte qu'ailleurs de la position sociale revendiquée, s'imposait). A voir !


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Mercredi 26 octobre 2005
Le personnage principal du film des frères Dardenne, les Zola twins du cinéma, c'est l'argent.

L'argent qui change de main, qui est le seul repère de l'univers de Bruno, père malgré lui, enfant qui n'a jamais grandi et est plus à l'aise avec des collégiens qu'avec sa propre compagne. 
L'argent qui aliène, jusqu'à vendre son propre enfant.
L'argent qui façonne des personnages totalement aliénés,qui ne peuvent grandir.

Il y a certes de l'innocence dans l'enfance la plus cruelle. Même Bruno sera saisi de remords, et essaiera de corriger, dans la douleur, ses fautes. Ce qui ne l'empêchera pas de "payer", et pas avec des morceaux de papier imprimés. Ce qui le rachètera aux yeux de sa compagne.

Un nouvel instantané des bas-fonds, un film remarquable autant que poignant sur l'aliénation.


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