Mardi 29 avril 2008

Les lecteurs attentifs d'Acide critique le savent: c'est par le truchement de Philip Roth que nous avons rencontré Appelfeld, avant que de découvrir, l'impressionnante  et vibrante histoire d'une vie.

La chambre de Mariana nous fait aussi l'effet - mais c'est d'ignorer à ce jour ce que sont les autres romans d'Appelfeld - d'une variation sur le même thème : celui d'un enfant juif de Bucovine, zone frontalière de la Roumanie, de l'Ukraine, et de la Pologne, que la barbarie qui déferle sur l'Europe sépare de ses parents et qui doit, comme le fit Appelfeld lui-même, survivre.

Mais cette fois, pas de paysans hostiles et de forêts hospitalières. Même la chasse au juif ne parvient qu'assourdie dans la chambre de cette Mariana à laquelle la mère de Hugo a confié son fils. Et quelle chambre!
"Cette chambre ne ressemblait pas à une chambre.  Les tentures roses et les effluves de parfum lui conféraient l'aspect  d'un salon de coiffure pour dames. Il y en avait un près de chez lui. Là-bas aussi il y avait des meubles roses. On y lavait la tête de femmes plantureuses et on leur faisait les ongles des pieds et des mains. L'ambiance était à la nonchalance, au rire et au plaisir. Il aimait observer cette boutique, mais sa mère n'en franchissait jamais le seuil. Chaque fois qu'ils passaient devant, elle se pinçait les lèvres et arborait un sourire indéfinissable.

Il resta un long moment, immobile, s'interrogeant sur la nature de ce vaste endroit. Il parvint à la conclusion que ce n'était pas un salon de coiffure, à cause du grand lit au milieu de la pièce".



Caché dans le noir d'un réduit attenant à cette chambre, Hugo va découvrir, deviner, qu'il est dans une maison close et que cette Mariana qui le cache au péril de sa vie y exerce son métier tout en luttant contre l'emprise tant des hommes que celle de l'alcool.

Aussi une relation de plus en trouble va naître entre cet enfant abandonné, cloîtré l'essentiel de son temps dans l'obscurité et le silence, et cette femme qui l'adopte comme - ce sont ses termes - "un petit chien" - et qui va l'aimer à sa manière, à la fois roublarde et calculatrice (elle espère qu'on la jugera moins mal d'avoir sauvé un enfant juif), à la fois naïve et pleine de tendresse pour l'enfant - mais encore pleine de sensualité pour ce jeune homme qui commence à poindre sous l'enfant.

Parallèlement à ce nouveau statut d'invisible muet qui marque profondément le jeune Hugo, comme le fut Appelfeld lui-même, le roman aborde aussi l'éveil troublé de sa popre sensualité, dans sa relation exclusive avec Mariana, mais aussi avec d'autres filles du bordel, dont une, Kitty, permet à Appelfeld ce dialogue qui vaut d'être rapporté :
"- Tu as une grande culture, dit-elle sur un ton légèrement cérémonieux. Je comprend pourquoi tout le monde dit que le juifs sont intelligents.
- C'est faux
- Je ne comprends pas
- Ils ne sont pas intelligents : ils sont trop sensibles."

L'étoffe de La chambre de Mariana  est tissée de ce triple passage, celui vers l'âge d'homme (et donc celui des femmes), celui vers l'acceptation d'une perte irréparable (de ses parents) et celui qui aboutit à l'exil intérieur et extérieur.  Ce qui lui permet - ça va sans le dire mais autant le préciser - d'être totalement étranger à cette infantilisation de la littérature qu'on dénonce volontiers sur ce blog : la lecture de ce livre d'Appelfeld est de celles qui, au contraire, aident à comprendre, à guérir, à grandir.

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Lundi 14 avril 2008
Difficile pour Acide Critique, où l'on prise fort Philip Roth, de ne pas jeter un oeil curieux, voire gourmand, au livre de Shalom Auslander, la lamentation du prépuce, que tant l'éditeur que certains journaux américains ont comparé à Philip Roth.

Si l'on s'en tient à la définition du juif selon Roth, à savoir qu'un juif est quelqu'un qui passe son temps à se demander ce que c'est exactement que d'être juif, alors la judéité d'Auslander ne fera pas ... de doute.

Et il s'autorise certaines sorties relativement comiques sur sa jeunesse américaine, comparant une voiture à laquelle il manque un phare à Moshe Dayan, ou traitant ses parents obsédés par la cacherout avec une ironie de bon aloi (plus dans la lignée de pour soulager d'insatiables appétits publié il y a plusieurs années par Nathan Englander, sauf erreur de mémoire, lequel était une vraie merveille d'humour).


C'est que, fera-t-il répondre à sa femme à son interrogation de jour de panne : "on dirait que j'ai été victime de violences sexuelles" : "tu as été victime de violences théologiques. C'est bien pire". 


Et voilà Auslander qui revient sur ses perpétuelles transgressions des interdits innombrables édictées par les rabbins, transgressions accompagnées d'un dialogue permanent et personnel avec Dieu sur le mode : "et là, tu fais quoi? ".
"Un soir, Dieu en a eu assez. En rentrant du lycée, j'ai découvert ma mère, dans ma chambre, assise au bord du lit. Elle était pâle, plus pâle que d'habitude, et elle avait la mine longue, plus longue que d'habitude. Elle a levé en l'air un emballage de hamburger MacDonald's".

A l'origine de ce retour sur sa jeunesse, l'annonce prochaine de sa paternité.
"Ce gosse n'a pas la moindre chance. C'est une mauvaise blague. Je le connais, ce Dieu là. Je sais comment Il procède. Il y aura une fausse couche, ou bien le bébé va mourir pendant l'accouchement,  ou bien ma femme va mourir pendant l'accouchement, ou bien ils mourront tous les deux pendant l'accouchement, ou bien ils ne mourront ni l'un ni l'autre et je me croirai épargné mais en rentrant de la materniré notre voiture sera percutée par un automobiliste ivre et ma femme et mon enfant mourront ensuite aux urgences, à qulques mètres de la chambre où nous nous étions trouvés quelques minutes plus tôt, remplis de bonheur, de vie, et d'espoir. Dieu tout craché!"

Echo direct, pour Auslander, de ces soirées que la communauté juive passait dans "les synagogues de la ville à se demander en choeur de quelle manière Dieu allait les tuer : "qui vivra, mourra, disait la prière, qui atteindra son temps et qui décèdera prématurément, qui périra par l'eau et qui par le feu, qui par l'épée, qui par les bêtes sauvages, qui par la famine, qui par la soif, qui par la tempête, qui par la peste, qui par strangulation et qui par lapidation."

Les choses se corsent : c'est un fils. Alors : circoncire or not, that is the question qui va agiter Auslander. Du plus cocasse, quand il répond à un ami qui lui fait remarquer que la circoncision évitera à son fils de se demander plus tard pourquoi il n'est pas comme son père : "alors je n'allais pas pouvoir de me contenter de le circoncire, il faudrait aussi que je lui épile les couilles et que j'équipe sa queue d'un piercing", au plus classique, à savoir les interrogations sur l'origine de cette tradition.

Bref! Auslander l'écrit lui-même :" ce n'est pas le théâtre de Sabbath (ouvrage exceptionnel dont on se promet de faire une chronique en ces lieux), c'est le cinoche de Shalom".

Et en effet, là où les ouvrages de Roth (à commencer par le complexe de Portnoy) réussissent tout à la fois à marquer leur irrespect total envers la tradition, à nous faire nous tordre de rire en saccageant avec allégresse son univers familial, bref là où Roth s'affranchit pleinement de ce milieu qu'il pourfend et acquiert la force de la liberté créatrice, on sent Auslander - pour en rester dans un registre "portnoyen" - plutôt ... constipé.

Pour tout dire, le comparer à Roth relève de la publicité mensongère. Cela ne rend pas son livre désagréable pour autant, mais le remet à sa juste place.

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Dimanche 23 mars 2008
Avouons-le : il y a quelque chose d'inquiétant, a priori, à voir un nouveau roman d'un auteur plein de promesses adopter le point de vue d'un enfant via son journal intime. Nos lecteurs savent combien l'infantilisation générale du monde , sa déresponsabilisation en quelque sorte, nous semble un symptôme préoccupant qui manifeste un abaissement général de la courbe de la pensée, pour le dire vite.

Et néanmoins, pour ce second livre traduit en français, Milena Agus parvient à éviter l'essentiel des écueils inhérents à l'exercice. Si elle a adopté le point de vue d'une jeune enfant de quatorze ans dont le père a disparu, ce n'est pas pour nous servir de l'eau de rose, mais une liqueur toujours forte, emplie de cette rude Sardaigne qui sert encore de théâtre à ce drame là où "le ciel est transparent, la mer couleur saphir et lapis-lazuli, les falaises granit or et argent, la végétation riche d'odeurs. Sur la colline, dans les lopins de terre arrachés au maquis qu'on cultive entre leurs murets de pierre sèche, le printemps resplendit du blanc des fleurs d'amandiers, l'été du rouge des tomates et l'hiver d l'éclat des citrons".

Et dans ce paradis, Agus décrit une situation infernale, celle de "Madame", propriétaire d'une propriété en bord de mer, "madame" qui, de n'avoir jamais été aimée pense qu'elle ne peut l'être qu'en étant dévalorisée, piétinée, même, "madame" qui appelle à ce qu'on l'humilie, la traite plus bas que terre, tout plutôt que vivre ces moments où "elle se rappelle qu'elle est seule et a l'impression d'étouffer", "madame" qui en quelque sorte "fuit le bonheur avant qu'il ne se sauve". C'est qu'elle s'estime indigne, et vit dans la frayeur de ces coups que le manque d'amour peut vous tirer "à bout portant (...) une de ces hemorragies internes où l'on vomit le sang par des blessures invisibles".

Et quand l'amour la rattrape malgré tout, elle est comme aveugle, désemparée. Le drame, l'autodestruction, rôdent et menacent. Et cette voix d'enfant qu'a adoptée Milena Agus chante la dureté de la vie, la difficulté d'aimer et d'être aimé, elle chante les tragédies souterraines avec une force et une vérité qui nous emporte jusqu'au bout de ce sentier escarpé, sarde, qu'elle nous invite à emprunter.

sardaigne.jpg

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Mercredi 11 juillet 2007
maldepierres.jpgCe court roman de l'écrivaine sarde Milena Agus est une petite gemme, sculptée et façonnée avec soin à partir des matériaux de cette Sardaigne profonde, rude et lumineuse, exigüe et pourtant qui s'ouvre à l'immense lumière de la méditerrannée.

Le Mal de Pierres, c'est en apparence celui des calculs rénaux, les petits cailloux qui empoisonnent la vie et semblent barrer la voie de la fécondité à l'héroïne de ce livre, dont la vie nous est relatée par ... sa petite-fille. 

Mais c'est aussi et autant le mal d'amour, et la maladie de cette Sardaigne de pierre qui voit en l'amour, comme dans la littérature, et tout autant la musique, de douces folies bien déplacées. Les paysannes hochent la tête d'un air entendu aussi bien devant les frasques de cette grand-mère que devant l'affirmation par sa bru que cette dernière entend vivre de la musique, comme d'ailleurs son mari, pianiste de renommée mondiale.

Et s'il l'est devenu , c'est précisément grâce à l'obstination de cette grand-mère amoureuse d'un autre, mais totalement dévouée aux plaisirs sexuels de son mari, lequel fait paradoxalement figure de soupirant éconduit puisque sa propre femme
se désole de ne pouvoir accéder à son amour. Ne leur reste qu'a explorer l'immense domaine de la sexualité, scénario après scénario. Et quelle femme, belle, trop belle, dont les yeux luisent de douce folie, aux seins parfaits, et dont les cheveux habituellement retenus et enroulés peuvent former "un nuage noir et luisant, telle une arme de séduction diabolique, une espèce de sorcellerie".

Rien dans ce livre ne va s'avérer ce qu'il semble être,  et cette folie dont  la grand-mère  est frappée va revêtir  bien des atours différents  au fil des pages.

Qui sont les fous dans cette île  encore si arriérée, marquée par la guerre, et traitée avec mépris par un continent hautain, surtout dans les brumes de la Lombardie? Dans cette île où les poètesses, comme les femmes amoureuses,  doivent se dissimuler pour écrire?
"Mon attente se réveille, angoissée, sous les coups bleus du printemps, après être restée, honteuse, à la pâle lumière de l'hiver. Mon attente ne te comprend pas, et ne peut pas se faire comprendre, dans le jaune, doux, anxieux, des mimosas effrontés"

Les mots disent-ils jamais la vérité?  Que croire  de ces lettres qui traversent ce bref ouvrage lumineux et dont on nous suggère que même la toute dernière, qui renverse  totalement le  cours attendu des choses, pourrait bien être aussi trompeuse que les précédentes? Même les scénarii érotiques (la muse, la proie, le déjeuner, la paresseuse...) sont des faux-semblants.
Est-ce qu'écrire relève de la démence,  ou au contraire serait-ce la véritable cure  aux maux intimes? Peut-on écrire sa vie et la transformer en roman?

Voilà les questions qui courent sous une plume précise et  chaleureuse au fil des pages qui se laissent dévorer  ... sans mal.

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Dimanche 8 juillet 2007

 

herisson.jpgVoici un succès de librairie qui a de quoi intriguer.

 

La recette ?
Prenez d’abord une concierge d’un immeuble cossu qui s’emploie à dissimuler son érudition d’autodidacte sous des airs bourrus de circonstance. Présentez au fil des pages un journal intime qui ne dit son nom qu’en passant (« quelle autre raison pourrai-je avoir d’écrire ceci, ce dérisoire journal d’une concierge vieillissante »), journal qui sera scandé par des questions existentialo-philosophiques. Ainsi « où se trouve la beauté ? », ou « que connaissons-nous du monde ? », ou encore qu’est-ce que l’art, question à laquelle on s’entend répondre : «l’Art c’est l’émotion sans le désir  (!).

 
 

Croisez ce journal qui ne dit pas son nom avec un autre, le journal intime d’une jeune fille d’une famille riche qui a planifié son suicide pour les mois qui viennent pour cause d’hyper-lucidité, et qui cherche un sens à la vie en y consignant ses "pensées profondes".

 
 

Rajoutez un évènement, à savoir l’arrivée dans l’immeuble d’un japonais, riche, forcément, mais fin observateur et terriblement cultivé, qui va déceler la réalité des personnages sous les masques (de Nô ?) dont ils s’affublent, et la beauté qu’ils recèlent.

 


Mais qu’est-ce que la beauté dans ce livre ? Un passage du journal de la pré-adolescente décrit sa concierge en ces termes qui donnent leur titre à ce roman : « elle a l’élégance du hérisson :  l’extérieur elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires, et terriblement élégantes ». Qu’on se le dise !

 

Un hérisson est-il « élégant » ? En tout cas c’est un animal qui évoque plus l’adolescence, variante du bernard-l’ermite évoqué en son temps par Dolto, qu’autre chose.

 
 

Et au fil des pages s’insinue ce doute : que fait ce livre dans la collection Nrf de Gallimard quand à l’évidence il s’agit d’un conte philosophique, sorte de petit manuel du "sens de la vie" à destination d’un jeune public ?

 
 

Ou alors, une nouvelle fois, s’agirait-il de flatter, ou tout du moins d’utiliser, l’infantilisation croissante des adultes dans la société, que nous évoquâmes notamment ici ? En tout cas, sexe, violence, passions fortes, sont explicitement éliminés. Les racines psychologiques du comportement de cette concierge sont quant à elle expédiées en quelques lignes. Autant dire qu’il ne faut pas chercher complexité et profondeur dans les personnages du petit univers qu’explore ce roman, univers bourgeois et feutré, critiqué, certes, mais de l'intérieur. Une nouvelle pierre dans l'édifice de la "littérature sans estomac", pour reprendre l'expression de Pierre Jourde?

 
 

Quant à l’autre fil rouge de cet opus, le recours constant à la culture japonaise – synthétisé par la fascination de la concierge pour un camélia solitaire dans un film d’Ozu, il laisse sur sa faim. Cette culture, bien plus complexe, sert ici ... de paravent à un propos inspiré très directement du boudhisme zen,  selon lequel le bonheur réside dans l’oubli de soi-même.

 

« Ainsi en va-t-il des moments heureux de notre existence. Déchargés du fardeau de la décision et de l’intention, voguant sur nos mers intérieures, nous assistons comme aux actions d’un autre à nos divers mouvements et en admirons pourtant l’involontaire excellence ; quelle autre raison pourrai-je avoir d’écrire ceci, ce dérisoire journal d’une concierge vieillissante, si l’écriture ne tenait pas elle-même de l’art du fauchage ? Lorsque que les lignes deviennent leurs propres démiurges, lorsque j’assiste, tel un miraculeux insu, à la naissance sur le papier de phrases qui échappent à ma volonté et, s’inscrivant malgré moi sur la feuille, m’apprennent ce que je ne savais ni ne croyais vouloir, je jouis de cet accouchement sans douleur, de cette évidence non concertée, de suivre sans labeur ni certitude, avec le bonheur des étonnements sincères, une plume qui me guide et me porte.

 

Alors j’accède dans la pleine évidence et texture de moi-même, à un oubli de moi qui confine à l’extase, je goûte la bienheureuse quiétude d’une conscience spectatrice. »

 
 


Variante sur le même thème : le recours au thé, version japonaise, quand le quotidien est qualifié de « maussade, vide et submergé de peine », ou encore quand « l’univers conspire à la vacuité, les âmes perdues pleurent la beauté, l’insignifiance nous encercle ». Notre concierge y répond en recourant à ce vieux et certes beau cérémonial : « Alors buvons une tasse de thé. Le silence se fait on entend le vent qui souffle au-dehors, les feuilles d’automne bruissent et s’envolent, le chat dort dans une chaude lumière. Et dans chaque gorgée, se sublime le temps.»

 
 

 
Alors signe des temps, de voir un tel conte philosophique gentillet, certes pas mal troussé, édité et primé comme de la littérature… pour les adultes que nous sommes ?

 

En tout cas on nous autorisera à laisser l’amour des hérissons à ceux qui, comme la concierge improbable de la rue de Grenelle veulent fuir le combat, les contradictions, bref tout ce qui fait que la vie est la vie.

 

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Lundi 16 avril 2007
On dit qu'Alfred Hitchkock se réveilla une nuit avec en tête le meilleur scénario dont il n'ait jamais eu l'idée. Il jeta hâtivement quelques notes sur un papier. A son réveil, il lut : "boy meets girl".

C'est à sa version de ce scénario inusable que convie le dernier livre de Jean Marc Parisis.
Protagoniste principal, un auteur de chansons à succès, armé d'une morale qui lui est propre:  " Il fallait arrêter de voter. Il fallait fusiller les psys. Il fallait cesser d’enculer le peuple et les femmes. Il fallait écrire des chansons. Voilà ce que je m’étais dit, il y a longtemps, et je m’y tenais, dans l’ombre des stars. " (...)
Sans doute grâce à cette position d'observateur en retrait, vivant à moitié dans l'ombre, ce narrateur fait preuve d'un esprit d'observation aiguisé dont on vous fait juge, lorsqu'il l'utilise à l'occasion d'une soirée où il est invité.

"Les hommes ne suivaient plus le mouvement.

Ils se planquaient dans leurs chemises à col italien et leurs pompes à bout carrés – quelques réfractaires arboraient un tee-shirt et des Converse colorées. Les hommes avaient du mal à suivre, même en face de leur femme ou de leur petite amie, ils avaient du mal face au bordel électrique semé parleurs nanas. Ils posaient leurs voix, amplifiaient leurs gestes. La vieille frime de sexe et de fric ne marchait plus. Ils mendiaient la présence et l’attention.

Les hommes n’étaient plus les rois. Ils offraient des cigarettes, passaient des verres, dégainaient leurs téléphones portables. Ils attendaient quelque chose ou faisaient semblant. Aucun n’était laid, aucun n’était beau. Les visages essuyaient l’époque comme des chiffons.  Ils en accrochaient l’ennui, la vanité, la peur.

Les hommes avaient l’air d’une publicité pour la vie fragile. Si être adulte, c’était obtenir des réponses ou décider de taire les questions une bonne fois pour toutes, ils étaient encore bien jeunes. Ils hésitaient. Les femmes souriaient, ne voyaient pas où ils voulaient en venir. Ils hésitaient encore avec des mots plus crus, des sentiments plus faux. Et les femmes riaient."

A cette soirée, son destin bascule. Comme un certain héros de Flaubert, c'est comme une apparition:
"Je m’en souviens comme si c’était hier, d’un hier qui ne serait séparé d’aujourd’hui que par la nuit.

 Accoudée au balcon, elle fumait en passant une main dans ses cheveux. La première fois que je l’ai vue, je ne l’ai pas vue, je l’ai aimée de dos. Je savais que lorsqu’elle se retournerait, ce serait pire. Blonde avec des traits de brune.

Ses yeux brillaient d’une lumière mystérieuse et familière qui semblait venir du fond de l’enfance. Le pain et le chocolat, la marelle au soleil, les genoux écorchés, les matins d’hiver si durs à se lever. Son visage n’avait pourtant rien d’enfantin, il signalait l’enfance sans la retenir.

Son air altier et perdu paraissait tenir ses ordres de loin. C’était une jeune femme d’avant l’envie, d’avant la bourgeoisie."

Ainsi lui apparaît, donc, Gail. "Cette rencontre, écrit Parisis, me donnait raison. Tout n'était pas perdu. Ma vie, ce que je pensais de ma vie, allait changer. (...) je n'avais rien appris depuis si longtemps dans ce monde à la peau si dure, si épaisse, qu'il était impossible de trouver son coeur".

Voilà donc les premices d'une histoire, qui, comme son titre l'indique, a un "pendant"... et un "après". On vous laissera en découvrir les coulisses, savourer la "théorie de la marge" concernant les jolies filles de moins de trente ans, qui fait pendant à celle des hommes largués exposés plus haut. On vous souhaitera, comme nous l'eûmes, de l'indulgence pour certains dialogues qu'il semble, disons, improbable qu'ils aient été tenus. Et au final, du plaisir, au terme de ce très bref roman, une histoire brève et bien troussée qui se déguste comme un apéritif familier.

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Lundi 19 février 2007
Le premier roman de Natashka Moreau n'est vraiment pas dépourvu de qualités.
Commençons par le bémol : comme hélas souvent la littérature française contemporaine, on est, du moins en apparence, dans le nombrilisme le plus total. Il ne se passe rien, ou presque, dans cette tranche de vie de la naratrice que l'on suppose assez largement autobiographique.

Mais cela dit, l'absence de mouvement apparente n'est pas le signe d'une absence de réflexion. Natashka Moreau nous parle de la difficulté à trouver sa voie, sa place, et même sa voix.

C'est que, avertit-elle d'emblée :
"J'ai l'habitude de l'entendre dire quelque chose à quelqu'un et de penser que ça sonne faux. Ca fait partie de mon quotidien. Je n'y fais presque plus attention. Les gens autour de moi, eux, sonnent juste. Ils disent des choses de la plus haute importance, des choses excessivement drôles, des choses un peu osées, des choses affreusement sincères, des choses tout ce qu'il y a plus stupides ou des choses chiantes au possible, et ils sonnent juste en les disant. Ils n'ont pas l'air d'y penser.
Moi oui. Je me demande vite comment énoncer les choses, avant de les laisser dégouliner. En général, je me décide pour la mauvaise façon de les dire, les mots qui sortent de ma bouche n'ont pas une texture consistante."

Cette quête de la voix juste, de sa voie, et aussi de sa place dans le grand appartement de son compagnon, avocat, court tout au long du roman avec obstination, tendresse et un humour réel (dont les titres de chapitre rendent compte : "Burt Lancaster me donne un coup de main", "interlude hypocondriaque", convalescence du triomphe", etc. )

Le tout est empreint d'une auto-dérision émouvante :

"Ma tête ne produit pas le même travail propre que celle des autres. C'est comme si ma matière grise à moi était liquide et que de petites mites avaient grignoté la surface des tiroirs d'informations classées, abîmant son imperméabilité. le liquide se répand un peu partout, se balade au hasard des tiroirs, et même à travers les tissus grumeleux et poreux de n'importe quel endroit de mon corps. Amusez-vous ensuite à aller les récupérer, ces informations, une petite cuillère à la main et une loupe dans l'autre, dans la vaste surface de mon être près de recoins."

Ce style, fragile et bien ciselé, est la clé d'entrée dans ce "royaume" dont on ne nous cache jamais qu'il est minuscule, et lui donne même une dimension plus grande qu'on aurait pu l'imaginer au départ, celle d'une grande sensibilité, qu'elle partage avec quelques proches :
"Comme moi, sa vue trop sensible l'oblige à voir des tas de choses inutiles, à se recroqueviller à propos d'un souffle ou à se déployer lorsqu'il n'y a pas suffisamment de place", écrit-elle au sujet d'un ami.

C'est cette sensibilité à fleur de peau, sincère, qui domine finalement ce premier roman dont on peut espérer qu'il soit suivi d'un autre, tout aussi intimiste, mais exerçant sa vue perçante dans un horizon un peu plus large que celui d'un appartement londonien.

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Samedi 3 février 2007
Que faire lorsque l'on est un écrivain célèbre, que l'on vient de réaliser un livre assez réussi, et que l'on manque d'inspiration?

Eh bien, on donne le nom de sa page blanche à un personnage principal, donc Mr. Blank, que l'on enferme, amnésique, dans une pièce  impersonnelle. 

On le jette dans l'abyme, qui est on le sait une marque de fabrique de Paul Auster. Il lira donc une histoire rédigée par quelqu'un qui est enfermé, un peu comme lui.

Une histoire qui d'ailleurs ne vaut franchement pas grand chose, dira-t-on, et encore, par mansuétude.

Et enfin, l'on tentera tout de même d'aiguiser un tout petit peu la curiosité du lecteur en levant progressivement le voile sur Mr. Blank et les personnages qui l'entourent... tout en prenant le temps de décrire de manière clinique et inintéressante le moindre de ses petits gestes quotidiens. levant le voile, mais pas trop puisqu'en réalité on en reste au long des pages à la conjuration de l'angoisse de la page blanche et des angoisses d'un vieil écrivain, et guère dans autre chose.

Vendez le tout pour un peu plus de quinze euros, et le tour est joué... mais les lecteurs seront les dindons de la farce.

Bref. On retrouve évidemment dans ce petit livre des échos de la manière, coutumière, parfois réussie, parfois pénible, dont Auster questionne la place de l'écrivain et de l'imagination. Il y a notamment des références directes à sa trilogie new-yorkaise. Les inconditionnels, s'il y en a, le resteront et s'en régaleront peut être même? Les autres ont plus qu'intérêt à fuir cet exercice formel et sans vie qui n'eût jamais dû s'échapper d'un des cahiers bleus où Auster l'a sans doute couché.

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Lundi 8 janvier 2007
Une main amie a mis entre les miennes récemment "La Porte", de Magda Szabo, paru en 1987 mais qui fut traduit (et primé par le Fémina) en 2003.

Cette porte là ne se franchit pas aisément.

C'est d'une plume âpre que la hongroise Magda Szabo s'efforce de retrancrire la relation rude qu'elle entretint avec celle qui fut sa femme de ménage, un personnage qui semble pour tout le quartier où elle vit comme l'incarnation vivante des anciennes divinités domestiques que l'on honora longtemps dans l'Europe centrale et orientale, même sous le christianisme, elle qui semble pouvoir parler à tous les animaux dans leur propre langue.

Emerence, c'est son nom, semble échapper aux contingences politiques, historiques : elle a son propre fonctionnement, sa propre rationalité, une manière extraordinairement brutale  et pourtant intensément réfléchie d'aimer, de haïr, de donner, d'abandonner. La violence de sa générosité est telle que le monde qu'elle s'est construite, avec ses valeurs, ses raisons, semble primer autour d'elle sur les règles ordinairement en vigueur, en Hongrie ou ailleurs dans l'univers. Comme une petite planète dont la gravité serait telle qu'elle satelliserait autour d'elle les personnes qui l'approchent.

Tout la sépare de Magda Szabo, écrivain hongroise de renom, dont elle ne cache pas le mépris qu'elle éprouve pour son métier d'intellectuelle, pour ses manières trop civilisées, et sa religion. Chacune de son côté de la porte, ces deux femmes tentent d'exprimer son affection l'une à l'autre avec d'immenses difficultés, comme se cherchant au travers de douloureux tâtonnements. Le style touffu, parfois étouffant, de l'écriture, d'où émergent comme des éclairs les explosions de colère et d'amour, colle parfaitement d'ailleurs à cette amour réciproque et pour elles deux indiscible.

Arrivé au bout, non sans effort, on peut faire sienne avec émotion la vieille maxime "ad augusta per aspera". Alors, écoutez juste Magda, "Magdouchka" comme la nommera une fois, une seule fois saisissante, Emerence, quand elle introduit cette histoire, et prenez la peine de la suivre:
"Je rêve rarement. Quand cela se produit, je me réveille en sursaut, baignée de sueur. Alors je me rallonge, j’attends que mon coeur cesse de battre la chamade, puis je médite sur le pouvoir magique, irrésistible de la nuit. Dans mon enfance, dans ma jeunesse, je n'avais pas de rêves, ni de bons, ni de mauvais. À présent, c’est l’âge qui charrie sans relâche les alluvions du passé en une masse de plus en plus compacte, horreur dense d’autant plus alarmante qu’elle est plus étouffante, plus tragique que ce que j’ai jamais vécu.
Car ce dont je me réveille en hurlant n’est pas réellement arrivé."

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Curieusement, cet ouvrage en a évoqué un autre, tout aussi singulier, que la même main, déjà amie, m'avait fait découvrir, il y a plusieurs années de cela : La Saga de Youza, du lituanien Youozas Baltouchis. Car cette fois encore, on part à la rencontre d'une personnalité forte, celle d'un fermier solitaire, qui part s'établir dans un marais balte dont le livre dévoile progressivement, avec véritablement des trésors de poésie, la beauté. Celui-ci aussi prend une dimension singulière, voyant passer sur ses terres isolées, ainsi que les marées, les flux et le reflux de l'histoire et des régimes politiques qui ne laissent guerre de trace sur ce type aussi fort qu'un chêne dont la force croît avec le temps, au fur et à mesure qu'il s'enracine plus profond dans la terre et qu'il en redécouvre, après son exil volontaire de la ville voisine, tous les trésors.

J'espère que la puissance évocatrice des extraits qui suivent ne vous laissera pas indifférents :

"Quand revenait le printemps, Youza était heureux, en entrant dans la forêt, de voir se gonfler les bourgeons dans les arbres et les buissons, le merisier à grappes suffoquer sous le poids de ses fleurs, la filipendule balancer sa mantille jaune. Et chaque automne, il se réjouissait de ce que la forêt flamboie du rubis de l’obier s’illumine du vieil or rouge des planes, de voir le sorbier incliner le cuivre de ses corymbes et de sentir monter du sol un parfum de marasmes et de lactaires. Lui, Youza, n’avait pas oublié les leçons du grand-père Yokoubas : « Quand tu vas dans la forêt, n’y va pas en promeneur, mais pense que tu vas dans ta famille. Pas seulement pour rapporter du bois ou des champignons, mais pour regarder comment poussent les arbrisseaux, comment le sol se tapisse de mousse. » Tout cela, il le devait au grand-père Yokoubas –que la paix éternelle soit avec lui.

Voilà à quoi songeait Youza lorsqu’il partait en forêt que ce soit l’hiver ou l’été. Aujourd’hui ainsi que chaque autre fois. Et il voyait le grand-père Yokoubas debout, là, devant lui –vivant.

Sur son traîneau, Youza eut un sursaut, comme tiré du sommeil : autour de lui, tout était uniformément blanc. Les branches alourdies ployaient, et sous elles, dans la neige, couraient des traces d’oiseaux et autres bestioles. Youza eut un sourire dans sa moustache, donna un petit coup sec sur la rêne droite. Le cheval comprit, quitta la sommière et s’enfonça dans le hallier, bien qu’il n’y eût là ni ornière ni trace de pas. Mais c’était bien son layon. Et c’était sa coupe avec ses cordes de billes, blotties hérissées sous la neige. Youza rassembla les rênes, s’apprêta à descendre… et se figea, avant même d’avoir balancé ses jambes hors du traîneau : le couloir du layon s’ouvrait entre deux haies d’osier en fleur ! Des fleurs telles que l’osier fléchissait sous leur poids. Et toutes n’étaient qu’écarlate et que pourpre.

Youza regardait de tous ses yeux. Les lourdes et volumineuses grappes de fleurs que le gel n’avait pas encore touchées flamboyaient d’une rutilance de flamme vive, elles ployaient jusqu’au sol tant que, parfois, un chaton venait effleurer la neige et, s’embrasant, ne la léchait pas de carmin clair, mais brûlait d’une lave pareille à celle, épaisse et sombre, et vivante, du sang.
Sans mot dire, Youza ôta sa chapka, resta longtemps immobile, tête nue, comme s’il n’avait pas été dans une forêt, mais à l’église. Un frisson le traversa."

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Vous aurez aussi compris que l'amie qui est au bout de cette main aime les personnages hors du commun. A elle : merci!


commentaires (3)    publié dans : romans par O.C. ajouter un commentaire
Jeudi 16 novembre 2006
Je n'ai pas de bienveillance pour ce Littel qu'on prime à tout va.  Comme d'habitude (hélas), j'ai pris le livre en main chez un libraire de circonstance, et ai lu les premières lignes avant de le reposer, navré.

Peut-être certains auront-ils le courage de s'affronter avec les 900 pages de l'ouvrage, mais posons la question : qui a du temps à perdre au point de lire les si longues aventures d'un SS? On peut toutefois en lire chez  Anne-sophie un résumé progressif.


Alors proposons une alternative. L'histoire d'une vie, de Aharon Appelfeld, écrivain dont nous avons déjà parlé ici en compagnie de Philip Roth.

Cette vie là prend aussi sa forme dans la seconde guerre mondiale et l'extermination des juifs d'Europe de l'est par les nazis, suppléés au besoin par les paysans polonais, roumains ou ukrainiens, comme Appelfeld se le remémore dans une scène quasi onirique, flottante, entre champs et bois.

Cette guerre passe pour lui comme un cauchemar : "Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. Parfois il me semble que ce n’est pas moi qui ai connu la guerre mais un autre, quelqu’un de très proche", écrit-il.

Il y a la vie d'avant, partagée entre des parents citadins, juifs laïcs, et des grands parents restés à la campagne, dans les Carpathes, et notamment un grand-père d'une grande dimension spirituelle.  Cette vie est riche, sa langue l'est aussi:
« Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu’un mot, une expression ou un dicton venait à manquer, on s’aidait du yiddish ou du ruthène. C’est en vain que mes parents tentaient de  conserver la pureté de l’allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s’écoulaient en nous à notre insu. Les quatre langues n’en formaient plus qu’une, riche en nuances, constrastée, satirique, pleine d’humour. Dans cette langue, il y avait beaucoup de place pour les sensations, pour la finesse des sentiments, pour l’imagination et la mémoire. Aujourd’hui ces langues ne vivent plus en moi mais je sens encore leurs racines. Il suffit parfois d’un mot pour faire surgir par magie des visions entières. »

A ces trois langues s'en ajoute une autre, utilisée aussi peu que possible : le roumain, qui est à ce moment "la langue du pouvoir".
Arrive la guerre, les persécutions, la fuite, la mort des parents, et d'abord de sa mère, qui voulait même protéger son fils contre des "erreurs de rêves" quand celui-ci se réveillait inquiet la nuit. La fuite dans les bois, où l'on trouve toujours de quoi se nourrir, dit Appelfeld, et où effectivement il survivra un temps.

Cette guerre, Appelfeld la montre comme une tempête glaciale passant sur l'humanité. Elle fait que sa propre mémoire se recroqueville, quitte le champ des mots pour passer dans le corps, le mémoire devient onirique, et les souvenirs ressurgissent parfois "comme des coups de feu", de "violentes  tâches de mémoire", appelées par une odeur, un bruit.
La guerre a décharné les atours sociaux dont se paraient les hommes, elle a mis à nu aussi bien le pire que le meilleur:
"La vieille règle selon laquelle un homme est jugé d’après ses actes prit tous son sens pendant la guerre. Au temps du ghetto, j’ai vu des gens cultivés, et parmi eux des médecins et des avocats réputés, prêts à tuer pour un morceau de pain. J’ai vu aussi des êtres qui savaient renoncer, donner, agir avec abnégation et mourir sans peiner quiconque.

Les égoïstes et les méchants ont laissé en moi peur et répulsion. Les généreux m’ont transmis la chaleur de leur générosité, et lorsque je me souviens d’eux, la honte de ne pas posséder une once de leurs qualités m’enveloppe."

Et, précise Appelfeld :
"
Cela ne m’a pas transformé, grâce au ciel, en moraliste. Au contraire, j’ai appris à respecter la faiblesse et à l’aimer, car la faiblesse est notre essence et notre humanité."

Et puis, il y a eu les justes:
« Chaque être qui a été sauvé pendant la guerre l’a été grâce à un homme qui,  l’heure d’un grand danger, lui a tendu la main. Nous n’avons pas vu dieu dans les camps mais nous y avons vu des justes. La vieille légende juive qui dit que le monde repose sur une poignée de justes était vraie alors, comme elle l’est aujourd’hui.»

La guerre a façonné une grande partie du rapport d'Appelfeld avec la littérature, parce qu'elle fut une "serre pour l'attention et le mutisme
. La faim, la soif, la peur de la mort rendent les mots superflus. A vrai dire, ils sont totalement inutiles. Dans le ghetto et dans le camp, seuls des gens devenus fous parlaient, expliquaient, tentaient de convaincre. Les gens sains d’esprits ne parlaient pas. C'est après la guerre, souligne-t-il, que, comme pour s'en protéger, s'en distancier, les mots apparaissent comme pour engloutir sous leur surface la catastrophe indicible.

L'exil en Israël va être une seconde rupture fondamentale, la rupture avec sa langue maternelle, qu'il lui était interdit de parler dans les kibboutzim. Il va  rencontrer cette langue qu'il lui faudra des années pour apprivoiser (au point de commencer, en Israël, par s'occuper d'arbres): l'hébreu.
Paradoxalement, c'est par le biais du yiddish qu'Appelfeld va finir par se faire à cette langue nouvelle, et qu'il va se mettre à écrire. Mais c'est au prix d'un deuil terrible, avec celui de sa mangue maternelle :

" Ma langue maternelle et ma mère ne faisaient qu’un. A présent, avec l’extinction de la langue en moi, je sentais que ma mère mourait une seconde fois. C’était une désolation, qui se répandait dans mon corps telle une drogue, lorsque j’étais éveillé mais aussi lorsque je dormais. "

Pourquoi écrire? Au sortir de la guerre, Appelfeld cherche à prier, à retrouver sans doute la chaleur rassurante de la petite synagogue de bois où son grand père l'emmenait, enfant, durant les vacances, quand son père lui l'emmenait à la découverte des villes. Mais il ne trouve pas les mots.  Précisément, et nous arrivons là au coeur de sa conception de la littérature :
" la littérature, si elle est littérature de vérité, est la musique religieuse que nous avons perdue. La littérature contient toutes les composantes de la foi : le sérieux, l’intériorité, la musique, et le contact avec les contenus enfouis de l’âme. "

La littérature est en fait pour lui le moyen de devenir un homme, de renouer avec lui-même, de relier son présent, son passé, son avenir en une trame complexe mais solide,  vivant en lui,  et dont la compréhension lui donne  la force nécessaire pour vivre, pour avoir "prise sur le monde".

Devenant donc écrivain, il devra faire face à de nouveaux démons : les érudits, qui ont sans doute bien du mal à se faire à un écrivain qui affirme : "
J’ai rapporté de là-bas la méfiance à l’égard des mots. Une suite fluide de mots éveille ma suspicion. Je préfère le bégaiement, dans lequel j’entends le frottement, la nervosité, l’effort pour affiner les mots de toute scorie, le désir de vous tendre quelque chose qui vient de l’intérieur".

Osant enfin ouvertement le parallèle avec ses années de guerre, Appelfeld finit par rendre hommage à d'autres "justes". Ce sont ses amis, ceux qui lui ont permis de devenir ce qu'il est, hommage profond sur lequel nous arrêterons cette note qui, nous l'espérons, vous aura donné une idée de la grandeur de cet écrivain, de cet homme :

"
J’avais d’autres amis qui, durant ces années, ne demandaient qu’à écouter
et à m’aider. Ils faisaient si peu de cas d’eux-mêmes que je ressentais à peine leur présence. Ils me murmuraient toujours le mot juste, fécond, le mot qui prenait racine et déclenchait la floraison. Lorsque j’étais au bord du gouffre, leur main se tendait vers moi et dans leur bouche il y avait un mot.  Ils ne me jaugeaient jamais, n’essayaient jamais de m’apprendre quoi que ce fût, et ne me contredisaient pas. Ils connaissaient mes faiblesses – seul un aveugle serait passé à côté – mais ils savaient également les nombreux efforts dont j’investissais l’écriture. Ils croyaient en moi et me faisaient confiance."

" Seuls les mots qui sont des images demeurent. Le reste est un brin de paille. Pourtant il m’a fallu des années pour me libérer des érudits, de leur tutelle, de leur sourire supérieur, et revenir à mes amis fidèles qui savaient qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesse et de peurs. Il ne faut pas en rajouter. S’ils le mot juste, ils vous le tendent comme une tranche de pain en temps de guerre, et s’ils ne l’ont pas, ils restent assis près de vous et ils se taisent."


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