
La chambre de Mariana nous fait aussi l'effet - mais c'est d'ignorer à ce jour ce que sont les autres romans d'Appelfeld - d'une variation sur le même thème : celui d'un enfant juif de Bucovine, zone frontalière de la Roumanie, de l'Ukraine, et de la Pologne, que la barbarie qui déferle sur l'Europe sépare de ses parents et qui doit, comme le fit Appelfeld lui-même, survivre.
Mais cette fois, pas de paysans hostiles et de forêts hospitalières. Même la chasse au juif ne parvient qu'assourdie dans la chambre de cette Mariana à laquelle la mère de Hugo a confié son fils. Et quelle chambre!
"Cette chambre ne ressemblait pas à une chambre. Les tentures roses et les effluves de parfum lui conféraient l'aspect d'un salon de coiffure pour dames. Il y en avait un près de chez lui. Là-bas aussi il y avait des meubles roses. On y lavait la tête de femmes plantureuses et on leur faisait les ongles des pieds et des mains. L'ambiance était à la nonchalance, au rire et au plaisir. Il aimait observer cette boutique, mais sa mère n'en franchissait jamais le seuil. Chaque fois qu'ils passaient devant, elle se pinçait les lèvres et arborait un sourire indéfinissable.
Il resta un long moment, immobile, s'interrogeant sur la nature de ce vaste endroit. Il parvint à la conclusion que ce n'était pas un salon de coiffure, à cause du grand lit au milieu de la pièce".
Caché dans le noir d'un réduit attenant à cette chambre, Hugo va découvrir, deviner, qu'il est dans une maison close et que cette Mariana qui le cache au péril de sa vie y exerce son métier tout en luttant contre l'emprise tant des hommes que celle de l'alcool.
Aussi une relation de plus en trouble va naître entre cet enfant abandonné, cloîtré l'essentiel de son temps dans l'obscurité et le silence, et cette femme qui l'adopte comme - ce sont ses termes - "un petit chien" - et qui va l'aimer à sa manière, à la fois roublarde et calculatrice (elle espère qu'on la jugera moins mal d'avoir sauvé un enfant juif), à la fois naïve et pleine de tendresse pour l'enfant - mais encore pleine de sensualité pour ce jeune homme qui commence à poindre sous l'enfant.
Parallèlement à ce nouveau statut d'invisible muet qui marque profondément le jeune Hugo, comme le fut Appelfeld lui-même, le roman aborde aussi l'éveil troublé de sa popre sensualité, dans sa relation exclusive avec Mariana, mais aussi avec d'autres filles du bordel, dont une, Kitty, permet à Appelfeld ce dialogue qui vaut d'être rapporté :
"- Tu as une grande culture, dit-elle sur un ton légèrement cérémonieux. Je comprend pourquoi tout le monde dit que le juifs sont intelligents.
- C'est faux
- Je ne comprends pas
- Ils ne sont pas intelligents : ils sont trop sensibles."
L'étoffe de La chambre de Mariana est tissée de ce triple passage, celui vers l'âge d'homme (et donc celui des femmes), celui vers l'acceptation d'une perte irréparable (de ses parents) et celui qui aboutit à l'exil intérieur et extérieur. Ce qui lui permet - ça va sans le dire mais autant le préciser - d'être totalement étranger à cette infantilisation de la littérature qu'on dénonce volontiers sur ce blog : la lecture de ce livre d'Appelfeld est de celles qui, au contraire, aident à comprendre, à guérir, à grandir.



Ce court roman de l'écrivaine sarde Milena Agus
est une petite gemme, sculptée et façonnée avec soin à partir des matériaux de cette Sardaigne profonde, rude et lumineuse, exigüe et pourtant qui s'ouvre à l'immense lumière de la
méditerrannée.
Voici un succès
de librairie qui a de quoi intriguer.
On dit qu'Alfred Hitchkock se réveilla une nuit avec en tête le meilleur scénario dont il n'ait jamais eu l'idée. Il jeta hâtivement quelques notes sur un papier. A son réveil, il lut : "boy meets girl".
Le premier roman de Natashka Moreau n'est vraiment pas dépourvu de qualités.
Que faire lorsque l'on est un écrivain célèbre, que l'on vient de réaliser
Une main amie a mis entre les miennes récemment "La Porte", de Magda Szabo, paru en 1987 mais qui fut traduit (et primé par le Fémina) en 2003.
"Je rêve rarement. Quand cela se produit, je me réveille en sursaut, baignée de sueur. Alors je me rallonge, j’attends que mon coeur cesse de battre la chamade, puis je médite sur le pouvoir magique, irrésistible de la nuit. Dans mon enfance, dans ma jeunesse, je n'avais pas de rêves, ni de bons, ni de mauvais. À présent, c’est l’âge qui charrie sans relâche les alluvions du passé en une masse de plus en plus compacte, horreur dense d’autant plus alarmante qu’elle est plus étouffante, plus tragique que ce que j’ai jamais vécu.
"Quand revenait le printemps, Youza était heureux, en entrant dans la forêt, de voir se gonfler les bourgeons dans les arbres et les buissons, le merisier à grappes suffoquer sous le poids de ses fleurs, la filipendule balancer sa mantille jaune. Et chaque automne, il se réjouissait de ce que la forêt flamboie du rubis de l’obier s’illumine du vieil or rouge des planes, de voir le sorbier incliner le cuivre de ses corymbes et de sentir monter du sol un parfum de marasmes et de lactaires. Lui, Youza, n’avait pas oublié les leçons du grand-père Yokoubas : « Quand tu vas dans la forêt, n’y va pas en promeneur, mais pense que tu vas dans ta famille. Pas seulement pour rapporter du bois ou des champignons, mais pour regarder comment poussent les arbrisseaux, comment le sol se tapisse de mousse. » Tout cela, il le devait au grand-père Yokoubas –que la paix éternelle soit avec lui. 


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