Samedi 29 décembre 2007
undefinedAbellatif Kechiche nous offre avec ce film, qu'il a mis longtemps à pouvoir financer, un véritable chef d'oeuvre.

A contre-courant de la production hexagonale usuelle, c'est à Sète, parmi les ouvriers et les immigrés, qu'il plonge une caméra qui trouve la force rare de s'attarder sur les personnages, les tranches de vie, sans  pour autant se figer dans la compassion. Il y a une rage de vivre dans les plans qui se succèdent et qui pourtant pourraient être, en tout cas pour une grande partie de la population française, assez communs. 

Voici donc Slimane, ouvrier sur les chantiers navals de Sète, divorcé, un homme silencieux, digne, et obstiné comme un mulet, un homme qui préfera vivre à debout et continuer d'avancer plutôt que de renoncer, quoiqu'il en coûte. Or, Slimane est licencié dans des conditions infâmantes - il n'est pas "rentable".

Il décide, avec l'appui de sa belle-fille, de ne pas en rester là et de transformer un vieux bateau, comme lui même, en un restaurant flottant flambant neuf, spécialisé dans le couscous au poisson - domaine dans lequel son ex-épouse excelle.

Mais cette volonté obstinée de prendre sa revanche, de ne pas se laisser abattre, va se heurter à de nombreux obstacles : au patron qui l'a licencié sans tenir compte de son passé dans l'entreprise viennent s'ajouter la banque, qui méprise son projet, puis l'Etat dont une représentante l'humilie en prétendant s'abriter derrière la loi française pour multplier les obstacles, et enfin les politiques de la mairie, relayant les petits commerçant blancs et racistes.

Mais face à ces obstacles, Slimane reçoit l'appui presque total de sa famille,
undefinedde ses amis, immigrés comme lui,  et de ses camarades du port, qu'ils soient blancs de peau ou non.

Et Abdellatif Kechiche met ici en scène, dans un cinéma que Ken Loach ne renierait sans doute pas, l'immense fierté de tous ceux-là, de la france Invisible.
La fierté des immigrés installés depuis si longtemps et toujours méprisés, fierté qui s'exprime peut-être le mieux par la musique (et par la voix des musiciens et de la danse).
La fierté des ouvriers, que ce soit dans les grèves évoquées dans une conserverie que dans la soliarité quotidienne qui sourd par mille et un gestes. La fierté des femmes aussi, mise à mal parfois par les traditions, les rivalités, ou encore par la veulerie de certains hommes - la combinaison des trois offre une scène splendide à l'une des belle-filles de Slimane, russe d'origine, qui l'apostrophe et transforme son habituel silence en reconnaissance de culpabilité.
C'est cette fierté, ce refus de capituler, qui nourrit et traverse de part en part ce film plein de chaleur, soutenu par un suspense étranger aux poncifs du roman policier et d'autant plus fort, un film épris de la liberté qui se gagne aujourd'hui (signe des temps)  en devenant son propre patron plus qu'en luttant contre celui-ci. Mais même cette liberté ne peut être le résultat , conclut Kechiche, que d'un combat collectif.

Voici  donc, enfin, un grand film français au sens réel de ces termes, un véritable bonheur malgré la tragédie qui s'y noue, et une promesse  possible que d'autres fleurs de cette force éclosent à l'avenir.
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Mardi 18 décembre 2007
2007-la-nuit-nous-appartient.jpgC'est significativement par une série de clichés que s'ouvre la nuit nous appartient, parmi lesquels un gros plan sur l'écusson de la brigade policière new yorkaise qui va se livrer un duel (signe des temps?) avec la mafia russe , we own the night.

Et en effet, au delà de la reconstitution réussie du New York des années 80, musique à l'appui,  pour l'essentiel on ne s'écarte guère des sentiers battus du genre, ce qui est particulièrement éclatant si l'on se réfère à la place restreinte laissée aux femmes, à la limite de l'objet  décoratif.

D'un côté, des policiers irréprochables, quoiqu'engoncés dans leurs certitudes morales, de l'autre, une mafia d'un genre nouveau dont les codes ne sont pas ceux auxquels la gente policière est habituée, au point de les troubler même quand l'un des mafieux arbore un médaillon où cohabitent un crucifix et une étoile de David. 
Au mileu, un fils de policiers  qui a renié sa famille, jusqu'à changer son nom, pour l'argent facile des night-clubs, et qui va être amené à choisir.
Comme souvent dans ce genre de situation particulièrement manichéenne,  ce dernier va devoir choisir et il choisira sa famille.
En matière de fatalité des destins, disons-le, on a vu largement mieux, et récemment même quand Scorcese s'était emparé d'un thème similaire sur le fond, celui de l'appartenance à  une lignée.
Cela n'empêche nullement we own the night d'être un film efficace et bien construit, à défaut d'être surprenant, sans parler de l'absence totale de caractère subversif.

Peut-on encore filmer des films policiers comme il y a vingt ans, avec des repères qui sont depuis devenus ceux des télfilms ? La réponse de James Gray est assurément positive et il se livre à l'exercice avec application. Rien de bien exceptionnel, donc,  ne vous attend sur cette pellicule mais tout du moins un moment qui n'a rien de désagréable et même quelques scènes très réussies, comme une poursuite à l'aveugle dans un champ de roseaux qui vient conclure, presque, ce film - le point final étant la sanctification du "bien" incarné ici par la police new-yorkaise, dont on nous accordera facilement qu'elle ne fait pas partie de celles qui le méritent le plus et l'on conseillera donc l'écoute "41 shots" de Bruce Springsteen pour se remettre, si besoin, les pendules à la bonne heure.

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Mardi 20 novembre 2007
18836300.jpgC'est un peu éberlué que l'on sort de "l'homme sans âge". Mais à bien y regarder, on a là tous les éléments de ce qu'ici on méprise dans le cinéma. 

D'abord une histoire d'un ridicule achevé - adaptée d'une nouvelle de Mircéa Eliade, dont on rappellera au passage que malgré sa culture immense il fut aussi un réactionnaire fini, se vautrant même dans le fascisme à ses heures - mais le film s'empresse, politiquement correct oblige, de nier cet aspect-là en prenant les distances nécessaires avec les nazis et leurs succédanés roumains.

L'histoire elle-même relève du fantasme de rat de bibliothèque : un "coup de foudre" miraculeux permet à un étudiant attardé de 70 ans de rajeunir pour finir son "oeuvre", à savoir remonter à la racine du langage humain, le dotant au passage de super-pouvoirs digne des comics marvel, comme de pouvoir lire un livre, et même des rêves, rien qu'en touchant l'objet du bout des doigts.  Tant qu'à faire, ce professeur se trouve miraculeusement à l'abri du besoin de travailler pour vivre; le voici donc placé dans des conditions "idéales" pour accomplir sa quête, flanqué, même, de domestiques à foison.
Deuxième "coup de foudre" de l'histoire, qui s'abat cette fois sur  une femme qui s'avère être la réincarnation  de beaucoup d'autres et qui entreprend  de remonter dans des transes successives le fil historique supposé du langage humain -  dans des scènes d'un grotesque absolu (qui firent monter bien des rires dans la salle).

Le tout est servi dans des images bien lêchées tout aussi ridicules, suite de clichés  pour touristes en mal d'exotisme balisé, propre sur lui,  et assaisonné de dialogues lamentables relevant du roman de gare... et d'ailleurs bien peu crédibles venant d'un homme sensé avoir lu, compris, tant de livres, mais incapable pourtant du moindre trait d'esprit. Coppola durant ce temps fait joujou avec sa caméra et accumule là aussi cliché sur cliché. Bref, amis, fuyez ce film, vous aurez forcément, inévitablement mieux à faire!


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Vendredi 9 novembre 2007
Paranoidpark.jpgGus Van Sant est un cinéaste poète. Sa camera, son montage, sont en effet capable de dire plus que les mots, plus, et autrement. Il le prouve une nouvelle fois en abordant cette terra incognitae qu'est le continent de l'adolescence.

En réalité, on pourrait dire qu'il cherche à saisir un moment de rupture, une sortie rapide de l'indécision qui caractérise souvent cet âge de transition qui s'étire de plus en plus dans nos sociétés, comme le pont à haubans qui ouvre ce film, à la fois immobile et traversé de voitures fulgurantes.

En effet, son personnage principal, Alex, est projeté contre les murs de l'âge adulte suite à un homicide involontaire, devant faire face à des responsabilités qu'il n'a eu cesse d'esquiver, jusque dans les relations qu'il entretient avec son amie du moment. 

Mais pour lui, l'âge adulte est tout autant un inconnu, un impensé total. Van Sant l'indique nettement, si l'on ose dire, en maintenant les personnages adultes hors champ (ou en les y faisant glisser insensiblement), ou en les rendant flous, ou encore en les filmant de loin, de dos, dans l'ombre. Alex n'a personne à qui se raccrocher, vers qui se tourner, et les adultes à leur tour ne semblent pas capables de le voir, encore moins de le comprendre, gobant jusqu'au mensonge le plus cousu de fil blanc qu'il invente pour fuir, glisser hors de leur portée, loin de leurs discours plaqués, convenus.

Des adolescents seuls avec eux-mêmes, le thème n'est pas une nouveauté pour Van Sant, comme par exemple dans Elephant auquel il fait certains clins d'oeil (les longs mouvements de cameras dans les interminables couloirs du lycée), en le matinant d'humour comme lorsque les "skaters" se retrouvent dans le même couloir dans une scène qui semble parodier le regroupement des jets dans West Side Story. Humour encore, quand le discours de son amie à laquelle il annonce la rupture (encore une), discours qu'on imagine directement inspiré d'une série télévisée, est remplacé par une musique baroque qui prend des airs de bouffonnerie.
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Mais cet humour vient atténuer la double douleur qui traverse ce film.
Celle de la solitude, d'abord, qui est portée au pinacle avec une scène montrant Alex s'effondrant peu à peu sous sa douche en plein nuit, clair-obscur là encore accompagné d'une musique lui donnant une dimension fantastique.

Celle, aussi, de la perte de ce paradis d'innocence, d'inconscience, que symbolisent quelques images magiques de skaters pris en plein vol, Van Sant utilisant comme il sait le faire le ralenti pour suspendre le cours du temps et prolonger ces essors qui sont bercés dans un cocon musical cette fois onirique.

Mais contrairement à Elephant, ou à Last Days (dans lequel la solitude tue aussi), tout en gardant le même langage cinématographique, il y a aussi un optimisme qui émerge de ces nombreuses scènes, répétées au besoin, où l'amitié entre adolescents sert là aussi de pont pour traverser les nombreux orages, aux sons sourds et magiques, qui grondent dans cet âge de latence. 
Un pont que Van Sant veut tendre à la jeunesse? Ou vers les adultes pour les forcer à tourner des regard qui ne soient plus superficiels vers leurs rejetons? En tout cas un pont  cruel, enchanté, et magnifique.

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Mercredi 7 novembre 2007
vallee.jpgAmerica vs america, tel est l'angle sous lequel la "vallée d'Elah" inaugure une série  annoncée de films américains sur la guerre coloniale que mène le gouvernement Bush en Irak. 

En effet,  Tommy Lee Jones, décidément spécialiste de l'incarnation d'une amérique mythique, incarne un militaire de carrière en retraite, encore engoncé dans les routines, les techniques et les repères moraux  qu'il en a retirés, dont le fils sert en Irak et disparaît au cours d'une permission dans sa mère patrie. 

Menant sa propre enquête, il va devoir écarter au fil de sa progression  des rideaux successifs de mensonges. Ceux de l'armée qui dissimule la vérité dans des tiroirs à double fond, mensonges successifs des soldats, jetés jeunes, inconscients dans tous les sens du terme, dans cette aventure sanglante; mensonges, enfin, de la propagande déversée par tous les écrans de télévision et qui sont répercutés par les petits drapeaux que toutes les maisons américaines semblent ici arborer en soutien aux "guys".

Mais il se heurte aussi aux mensonges qui ont bercé sa propre vie, ceux de la facilité qui désigne les latinos comme de "mauvais américains", et même ceux des mythes comme celui de l'affrontement de David et Goliath, dont Charlize Therizon qui l'épaule efficacement dans ce film lui assènera qu'il n'a jamais existé.

Qui est David, qui est Goliath?

Est-ce le Goliath américain confronté au David irakien et en passe d'être terrassé par plus petit que lui? L'action du film est placée au moment de l'offensive terrifiante menée contre Falloujah, qui a tranformé cette ville en un champ de ruines jonché de cadavres sous les vivats de Fox News et de Georges Bush célébrant la "victoire" de la "démocratie" et de la "liberté", ce qui ne manque pas d'a-propos.


Sont-ce tous ces petits David en uniforme précipités dans un enfer d'où ils ressortent complètement inhumains? Une des forces de ce film est en tout cas de montrer, sans fard, ce que deviennent ces jeunes gens une fois passés, mais aussi de montrer comment la vie quotidienne, en tout cas de leur permissions en Amérique, tramée de boîtes de nuits écoeurantes, d'une télévision imbibée de violence, de fast-food sans âme comme les rues de ces petites villes américaines qui plébiscitèrent Georges Bush en 2002, prépare le terrain à la barbarie, sous une autre forme que celle déjà évoquée par exemple par Flandres. S'y combine aussi ce quemet en évidence le personnage de Charlize Terizon, femme-flic intelligente et mère célibataire confrontée au machisme ordinaire et à la vulgarité aggressive de ses collègues.

Il est cependant des mythes tout aussi mensongers que ce film de Paul Haggis n'écorne pas, restant à cet égard en deçà d'un Clint Eastwood (dont il avait pourtant éé le scénariste). Celui d'une armée américaine autrefois du "bon côté" et qui serait passé du mauvais avec la guerre en Irak. Sans remonter jusqu'au viol d'une allemande par des GIs en 1945 mis en scène dans Allemagne mère blafarde, on ne fera croire à personne que les guerres du Vietnâm, de Corée, furent affaire d'enfants de choeur et de boy-scouts. Mais peut-être ce recours au thème du bien contre le mal, tout comme d'ailleurs la forme assez classique de ce film servent-ils à emmener le spectateur à partager la conclusion du film qui est explicitement celle-ci : alors que des nouveaux jeunes américains sont envoyés là-bas, il faut trouver une solution pour s'en sortir. Mais même cette conclusion fleure l'impuissance, celle du star spangled banner flottant à l'envers comme un appel à des secours improbables. C'est que ce n'est pas sur le terrain des "valeurs traditionnelles" des Etats-Unis que l'on peut envisager une issue pour ces jeunes gens, mais sur le terrain du combat politique contre le gouvernement Républicain et aussi contre la majorité Démocrate qui condamne pour la forme la guerre ... tout en en votant les crédits.

De fait, ce film se situe du point de vue de ces cercles militaires de plus en plus nombreux qui constatent l'échec des plans de leurs "géniaux" stratèges, les désertions croissantes, la démoralisation des troupes auxquelles on autorise du coup, souligne le film, le recours à la drogue, à l'alcool, et à la violence  la plus infecte pour "tenir le coup". Il n'en a pas moins le mérite d'être un cri de protestation contre l'état des choses, ce qui, pour l'Amérique actuelle, est déjà un premier pas. 

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Mercredi 31 octobre 2007
thisisengland.jpgLa guerre des Malouines fournit à Shane Meadows l'arrière plan de ce film, qui est aussi pour lui une plongée dans son propre passé puisque son père est mort dans cette guerre.
Cet aspect autobiographique donne parfois même à "This is england" un aspect de documentaire sur l'Angleterre du début des années 80, d'autant que le film s'ouvre sur une rimbabelle d'images d'archives et est bercé par une bande son d'époque remarquable.


This is England? This was England, plutôt, une Angleterre que ce film saisit précisément au moment  où son histoire bascule.
On se souvient peut-être peu, en effet,  à quel point cette guerre, l'union sacrée qui en découla, fut pour Margaret Thatcher le levier de l'autre guerre qu'elle avait pour projet de lancer, une guerre contre la classe ouvrière britannique dont elle sortit vainqueur avec la défaite de la longue grève des mineurs.

Shaun, le très jeune héros, est donc frappé par l'absence soudaine de son père, tué lors de cette guerre, absence que Shane Meadows dépeint comme une lumière qui s'évanouit, ou un arbre qui cesse de rayonner dans le soleil. Belle métaphore.

Et voilà Shaun, déboussolé à la dérive comme dans cette barque immobile posée au milieu d'un champ qui cherche des substitus paternels (et aussi... des filles) au sein d'une bande de Skinheads. Or pour ce mouvement aussi le vent tourne, et ce mouvement qui était à l'origine une forme d'expression de la jeunesse populaire, non raciste, facilement d'extrême gauche et biberonnant le reggae autant que la bière, voit débarquer l'extrême-droite, qui se relève alors en Angleterre comme partout en Europe avec le développement de la crise économique, mais d'autant plus facilement outre-Manche que le discours chauvin qui lui sert de terreau est charrié à flots par la propagande guerrière et martiale de Thatcher et des medias.

C'est de l'intérieur même de ce mouvement, en exposant ce discours raciste servi par des jeunes paumés pour le compte de bons bourgeois rassis qui viennent en recueillir les fruits, que Shane Meadows entreprend de narrer l'adhésion puis le divorce du jeune Shaun d'avec cette idéologie - qui s'achève par le rejet qu'on applaudira volontiers du drapeau anglais suite au franchissement du degré de trop dans cette escalade verbale raciste.

Au bout du compte, d'autant que les acteurs (débutants) font merveille, on se laisse prendre facilement à cette plongée dans ce qui fut l'Angleterre avant qu'intervienne "Maggie", celle dont Roger Waters chantera dans le Final Cut des Pink Floyd : "What have we done, Maggie what have we done, to England ... what happened to our post-war dreams

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Samedi 20 octobre 2007
clayton2.jpgOn avait déjà eu l'occasion, ou deux, de relever à quel point Georges Clooney se plaisait à incarner ou promouvoir des héros, ou des scenarii,  typiquement américains, mettant en scène des hommes se mettant à incarner à un moment où un autre l'idéal de la Justice et de Vérité.
En tant que coproducteur de Michael Clayton et qu'acteur, on pourrait dire : "il remet ça".

Cette fois-ci, c'est un avocat sans plaidoiries, homme à tout faire indispensable d'un grand cabinet d'avocats new-yorkais, qui va être amené à s'opposer à l'un de ses clients , une grande société agrochimique qui nous permet de rappeler que le complément indissociable de "we feed the world" est "we poison the world". 

Forcément la question se pose : que se passe-t-il pour que non pas un, mais deux juristes endurcis, qui "payent le loyer", comme dit Sidney Pollack, en n'étant pas regardants sur les méfaits de leurs clients (les grandes entreprises américaines), rompent ainsi les liens sacrés du business ?

Et c'est dans la réponse multiforme à cette question que Michael Clayton réussit à être plus qu'un "film noir ". 

D'abord parce que les deux avocats qui s'opposent au trust agrochimique n'en deviennent pas des héros pour autant. 
Le premier, Tom Wilkinson, est à l'évidence au bord de la folie. Bien qu'on nous suggère que c'est précisément de travailler sur ce dossier criminel (468 fermiers tués) qui l'y a mené, il y a là un message assez transparent : on fait passer pour fous ceux qui décident de s'en prendre aux toute-puissantes firmes (d'ailleurs WIlkinson prendrait presque des faux airs de Mickael Moore... avec un humour plus subtil). Le second, Clooney, donc, est lui présenté comme un type dépourvu d'émotions, blackberry et mercedes (merci pour la pub), qui claque l'argent qu'il gagne, et bien plus même, au poker, comme si cet argent lui brûlait les doigts. C'est aussi un père qui s'occupe à peine de son fils, qui n'est pas capable de l'entendre. Et il ne faut rien de moins qu'un meurtre pour qu'il se décide vraiment à se lancer dans une bagarre où il risquera sa propre vie.  Et encore : jusqu'à la dernière minute, on pourra envisager un spectaculaire retournement de veste.

Où est la limite, questionne donc ce film, entre l'acceptable et l'inacceptable?  Est-il légitime d'aider un homme qui a en tué un autre sur la route à s'en sortir et pas des grandes compagnies assassines? Où est la limite entre l'acceptation de la société telle qu'elle est et la folie douce?

Ou entre l'activisme anti-multinationales et cette même folie? Ou à l'inverse entre la folie criminelle et la défense des intérêts de ces multinationales - ici symbolisée par un personnage féminin remarquablement glaçant, Tilda Swindon, syndrôme de "l'hyper-bonne-élève-devenue-responsable" en avant.
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Une chose nous reste tout de même en travers de la pellicule. Clooney échappe à la mort dans des circonstances tout bonnement incroyables : il s'est arrêté pour aller s'approcher de trois chevaux situés en haut d'une colline en contrebas de laquelle il roulait. à tombeau ouvert. Il y a là quelque chose de réellement grotesque , comme si le scénariste n'avait pu trouver d'autre manière de faire passer le message "ouvrir les yeux sur le monde autour de vous peut sauver votre vie".

Mais puisque nous sommes dans des terres typiquement américaines, il faut sans doute aussi en passer par là - sans que cela ne gâche ce film sans grande envergure mais qui se voit, grâce aux acteurs, avec un plaisir certain.

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Mercredi 3 octobre 2007
Difficile, pour un cinéaste russe, aussi talentueux soit-il, de s'aventurer en Tchétchénie. Dans une interview donnée en mai aux cahiers du cinéma, Alexandre Sokourov le remarque en disant qu'il est certain, avec ce film, d'être accusé à Moscou de soutenir les tchétchènes, et à Paris de soutenir Poutine.

Comme pour tenter d'éviter cette contradiction, qu'il dit lui même vouloir aider à dépasser, Sokourov a choisi un mode d'expression presque onirique,  celui où les nuits sans sommeil succèdent aux journées de chaleur blanche et étourdissante, dans une lumière ocre et claire qui semble atténuer les choses pour mieux mettre en valeur les personnes. 

Dans cette atmosphère quasi suspendue, une vieille dame descend, par un train militaire, voir son petit-fils, officier russe dans une caserne en Tchétchénie. Pas n'importe quelle vieille dame. D'abord, c'est Galina Vishnevskaya qui l'incarne, ancienne étoile du Bolchoï, des décennies  durant, avant de quitter l'URSS avec Rostropovitch. Ce choix d'une personalité très populaire répond à la nécessité de la métaphore : Alexandra, la grand-mère, c'est la Russie elle-même. 

Et voilà cette Russie embarquée dans un train militaire.  Puis fascinée par les armes, la puissance, et aussi les jeunes et beaux corps à moitié dénudés  de ces soldats à peine sortis de l'enfance qu'elle reluque, le mot n'est pas trop fort, alors qu'ils astiquent  leurs armes, torse nus. Mais la fascination, la fierté qu'éprouve cette vieille Russie pour ses combattants va s'évaporer sous l'amer soleil tchétchène. Une réflexion d'Alexandra sur les limites de la force et de la puissance signale le début de ce basculement, alors qu'on entend des soldats se demander pour quelle "patrie" ils combattent.

Et la voilà  qui commence, solide et entêtée, à ne plus accepter les injonctions des hommes "ne dites rien, restez tranquille" (lui lance un soldat de garde).  Et la voilà qui franchit la frontière, à moitié comme une somnambule, et s'aventure en ville. Or, dans cette ville encore ravagée par les bombardements russes, dans cette ville encore sous le coup des expéditions militaires punitives que Sokourov ne fait pas semblant d'ignorer, Alexandra rencontre une marchande tchétchène et force sa sympathie.  Cette dernière, Malika, est une ancienne institutrice, autrement dit l'incarnation de l'une des figures essentielles de ce qui constitua l'ex-URSS, l'Union des Républiques. Et c'est cette empathie entre ces deux vieilles femmes, tissée dans un immeuble encore en ruine, dans lequel Sokourov veut placer son espoir pour l'avenir, malgré les hommesen armes. Telest son espoir d'un renouveau de la fraternité, en fait de la sororité, bien qu'il n'ignore pas, comme la dernière scène l'indique, l'immensité du chagrin, de la colère, du deuil, qui a frappé toutes les familles tchéchènes pour avoir voulu s'émanciper de la tutelle du Kremlin.

Comment un film qui emprunte avec talent les habits du rêve pourrait-il aboutir à une conclusion tranchée ? Il se finit donc sur ... une invitation.

Il est sans doute difficile de suivre Sokourov dans l'espoir que cette invitation soit saisie et suivie, et lui même montre bien qu'il en doute, tant qu'existera l'oppression du peuple tchétchène. Le fondateur de l'URSS, Lénine le soulignait en son temps (mais on sait que Staline emprunta la voie inverse):
"Nous voulons une alliance librement consentie des nations, une alliance qui ne tolère aucune violence exercée par une nation sur une autre, une alliance fondée sur une confiance absolue, sur une claire conscience de l'union fraternelle, sur un consentement absolument libre.On ne saurait réaliser une telle alliance d'un seul coup; il faut la gagner par un travail plein de patience et de circonspection, pour ne pas gâter les choses, ne pas éveiller la méfiance, pour faire disparaître cette méfiance qu'ont laissée les siècles d'oppression "

Par contre, on ne peut qu'inviter le spectateur à suivre les pas d'Alexandra, seule au milieu de l'armée russe et qui par sa puissance, sa majesté réussit par moment à elle seule à la rendre dérisoire et grotesque.




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Lundi 17 septembre 2007
qh1.jpgLe monde féroce de l'entreprise moderne et de sa gestion des "ressources humaines" prend peu, trop peu de place  dans le cinéma actuel. On a en mémoire violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Montout, le couperet de Costa-Gavras, ou encore plus récemment  sauf le respect que je vous dois.

Mais à la différence des films ci-dessus, La question humaine rompt avec les procédés narratifs classiques. La deconstruction systématique de l'univers apparemment lisse, uniforme et rutilant des grandes entreprises est aussi une explosion dans la forme, qui n'accepte ni compromis, ni facilités.

Nicolas Klotz  ose avec ce film un parallèle brutal mais bien ajusté entre les moeurs de l'entreprise et ... l'entreprise d'extermination des juifs d'Europe sous la terreur nazie.

Chaque plan, chaque réplique est ici pensée, lourde de significations et riche d'implications, sous le regard de plus en plus perturbé de Mathieu Amalric, qui est excellent en psychologue affecté aux ressources humaines et dont le titre de gloire est d'avoir peaufiné le plan de restructuration de son entreprise. Cette dernière, nommée fictivement SC Farb (référence à IG Farben oblige), comporte nombre d'allemands parmi ses cadres, dont l'âge fait qu'ils sont les enfants de l'après-guerre et sont donc habités à un titre ou un autre par le fantôme du nazisme.

C'est par ce biais que ce parallèle dérangeant, envahissant, entre les méthodes nazies et celle des grands groupe capitalistes, va destabiliser le psychologue Simon Kessler, jusqu'ici rouage bien huilé de la machine à "impliquer", à manipuler les afects des salarié dans le but de réaliser toujours plus de profit . Quoiqu'il soit permis de se demander ce qui explique sa sensibilité particulière, lui qui n'en a pas fait preuve durant toutes ces années au service de ces actionnaires invisibles d'où émanent les consignes à mettre en oeuvre du mieux possible. La fin du film en particulier laisse un trouble supplémentaire, quand Amalric lit des noms, ceux d'être humains exterminés, pour lutter contre la déshumanisation par les SS et leurs sbires.

Son enquête sur l'un de ses supérieurs (un Michaël Lonsdale à la fois imposant et fracturé) va l'amener à se demander quelle est la nature de son travail, jusqu'où va le parallèle entre l'élimination des "maillons faibles" à laquelle il s'est livré lors de la restructuration de son entreprise, ne faisant lui aussi "qu'obéir aux ordres", et l'élimination physique à laquelle se livrèrent les dirigeants de l'Allemagne nazie, enrôlant dans cette oeuvre sinistre une grande partie du peuple allemand. L'aspect industriel, technique, qui caractérise comme nul autre le génocide des juifs renforce, nourrit ce parallèle qui d'ailleurs n'a rien d'exagéré.

En guise d'antidote à cette violence habillée en costume-cravate, qui se propage jusque dans les soirées techno des cadres de l'entreprise, Nicolas Klotz propose, avec des plans fixes magnifiques, l'amitié imparfaite, la fragilité et l'humanité telle qu'en elle même qu'offre la musique - tout en mettant là aussi en garde sur l'introduction, là aussi mortifère, de l'obsession de la perfection, objectif impossible, inhumain (thématique qu'on a évoquée ailleurs).

Oscillant entre obéissance et remise en cause des canons de son métier, frappé en plein coeur par la comparaison entre les méthodes qu'il emploie, son vocabulaire deshumanisé qui renvoie directement à celui des ingénieurs anonymes et scrupuleux du génocide, - ce film est aussi un film sur le langage - Simon Kessler finit par choisir la vie, dans la douleur - et se voit immédiatement ostracisé, nié à son tour dans son existence même au sein de son entreprise, entreprise confortablement froide à laquelle il tourne le dos pour trouver la vie, encore, dans les petits cafés miteux de province et ses habitués dont lui lui donnera une leçon de choses, ou plutôt, une leçon de mots.

C'est donc là un film qui ne peut que toucher notre coeur ici à Acide critique, parce qu'il porte la critique la plus radicale qui puisse être contre ce que d'aucuns appelèrent l'horreur économique, l'horreur capitaliste.

Reste à passer aux travaux pratiques. A un moment, Amalric/Kessler cite un article de presse vantant en termes techniques, professionnels et secs, les nouvelles machines à détecter la présence de clandestins dans les camions. Une autre scène montre une descente de police dans un café où tous les noirs présents dans la salle sont enlevés, dans l'indifférence générale - ainsi dénoncée.

Or le ministre de "l'identité nationale", concept directement issu de l'extrême-droite, vient de demander aux préfêts "du chiffre", qu'on expulse des clandestins ravalés au rang de statistiques sans âme, broyés dans la machine de l'Etat. Comment l'accepter? Voilà une question que pose avec brio la question humaine, et que nous nous devions de répercuter ici.  Mettre hors d'état de nuire Hortefeux et ses semblables, monstres modernes puisant leur eau sale dans les puits les plus noirs du passé, voilà une tâche décidément prioritaire.


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Mercredi 12 septembre 2007
sicko-poster-2.jpgLa bouffonnerie est une vieille tradition qui a ses règles, et nul seigneur médiéval n'aurait pu s'en passer.  S'en prendre aux puissants,  en étant à la fois sufisamment grotesque pour qu'on puisse ravaler la critique au rang de farce difforme sans conséquence.  C'est sans doute à cet art qu'on doit rattacher Michael Moore, excentrique égocentrique tellement américain jusqu'au bout de la casquette. 

Il n'est en effet pas difficile de constater que Moore raconte à peu près n'importe quoi, constituant  au fil des images un puzzle totalement désordonné. Après avoir affirmé que l'établissement de l'assurance-maladie privée aux Etats-Unis date de Richard Nixon, le voilà qui  donne à entendre une plaidoierie de Ronald Reagan, antérieure à la présidence de "Richard le menteur", et qui s'élève pourtant contre toute velléité  de mettre en place une médecine "socialiste", étatisée et universelle. L'aide sociale américaine a rarement dépassé le niveau de la charité institutionnelle, et encore ces morceaux d'assistance publique n'ont-ils été obtenus, comme en France ou ailleurs, que dans les années 30 et au lendemain de la seconde guerre mondiale dans une situation où il fallait au pouvoir faire des concessions significatives pour calmer la colère populaire.

Puis il mentionne les tentatives d'Hilary Clinton d'instaurer durant la présidence de son mari un système universel d'assurance-maladie, sans rappeler que sous Clinton, une réforme de l'aide sociale a abouti à en exclure des millions d'allocataires,  via  le transfert aux Etats de la gestion des ces fonds (tiens, comme le transfert du RMI aux départements suite à la loi de décentralisation de 2003).  Quant on passe à la France, la caricature devient intenable, Moore faisant affirmer à des invités d'occasion que l'université et la médecine y sont totalement gratuites. Or même sans que Sarkozy ait instauré ses "franchises" inadmissibles, on en est bien bien loin. 


Et pourtant, il ne faut pas s'arrêter sur le doigt qui montre la lune, dit le proverbe zen. 

Les exemples foisonnent dans le film pour montrer que confier la santé publique à des  organisations obéissant à la loi du profit (mais depuis quelques années, il en va ainsi pour nos chères mutuelles) amène à des désastres, pour parler net : des assassinats.

Quelques moments forts le soulignent, comme cette déposition publique d'une ancienne responsable d'une assurance santé privée qui explique que son travail était d'utiliser ses connaissances médicales pour  refuser des remboursements - jusqu'à ce résumé formidable: le refus de rembourser une ambulance à une accidentée de la route inconsciente parce qu'elle n'a pas fait de demande préalable!


Ce que Moore montre est le présent de l'Amérique et aussi notre futur, à force déremboursements et ouverture du "marché de la santé".  Ne serait-ce que pour cela,  ce film a du mérite, tout comme il arrive encore parfois à faire rire , en particulier quand Moore constate que le seul endroit des Etats-Unis où la médecine est gratuite, est le camp de prisonniers de Guantanamo (mais là encore, difficile de ne pas relever l'ambiguité puisque cette prison est située sur ce morceau de Cuba précisément pour échapper au droit américain, auquel les prisonniers pourraient alors avoir recours). Belle claque aussi au système de santé américain que la visite à Cuba et les soins aux petits oignons apportés à ces touristes sanitaires dans le meilleur hôpital de l'île.

Les bouffons n'ont jamais exercé leur art que dans la mesure où ils ne dérangeaient pas le pouvoir en place. Moore, me dira-t-on, risque la prison pour avoir été à Cuba pour soigner des gens que l'Amérique des puissants avait voué à la déchéance. Certes! Qui vivra verra. Mais ce film, comme d'ailleurs le précédent farenheit 9-11 laisse une impression de décousu, met en scène une colère et une compassion finalement feintes, parsemant volontairement de larmes son chemin cahotique pour tenter de faire basculer le spectateur de son côté.

Pour notre part, il n'y a pas besoin de cela pour avoir conscience de la misère de la santé publique, y compris en France pour des millions de personnes, misère que le rabougrissement constant de l'assurance-maladie va forcément accentuer. Mais qui cherchera dans ce film des repères, des notions claires, rationnelles, pour combattre cet état de fait inacceptable restera totalement démuni.

commentaires (4)    publié dans : Films 2007 par O.C. ajouter un commentaire

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