Films 2008

Mardi 4 novembre 2008
Jean-François Richet reste pour nous d'abord l'auteur d'Etats des lieux, film fait de bric et de broc, servi à l'époque par un excellent Patrick Dell'isola, et qui traçait un portrait brûlant des quartiers ouvriers.

A l'époque d'ailleurs, Richet vilipendait La haine de Kassovitz (dans lequel Vincent Cassel brillait déjà) comme un film de "petit-bourgeois", si la mémoire ne nous fait pas défaut.

Et c'est avec une profonde satisfaction qu'on ressort de cette première partie de son Mesrine. En effet, Richet, tout en recourant à un cinéma nerveux, spectaculaire (ironiquement, Natixis fait partie des financiers de cet opus consacré à un braqueur, mais est-ci étonnant?), réussit à mettre en accusation la machine à fabriquer des bandits.

Car qu'est-ce que ce Mesrine-là (incarné avec incandescence par Vincent Cassel)? Certes, un gamin de banlieue violent, brutal, mégalomaniaque. Mais c'est d'abord, murmure Richet, le produit d'une série de faits politiques.

Le premier est la guerre d'Algérie lors de laquelle l'Etat français glorifia les tueurs les plus infâmes et somma une grande partie des jeunes appelés de se comporter comme des barbares.
Le second est le "milieu" et l'extrême droite - l'OAS en l'occurence - eux aussi des sous-produits de l'histoire politique française, depuis la reconstruction d'après-guerre et ses trafics jusqu'au double discours tenu perpétuellement par les pouvoirs successifs sur "l'Algérie française", le racime d'Etat.
Ce n'est pas pour rien que Richet nous montre un policier exécuter froidement deux de ses membres : entre les moeurs de l'Etat et celles des barbouzes et autres proxénètes, il n'y a guère de marge.

Puis c'est l'exploitation capitaliste qui est mise en cause, d'abord le refus  par le jeune Mesrine d'un travail aliénant et mal payé, mais aussi son licenciement ultérieur, qui replonge le jeune Mesrine de manière décisive dans le cloaque d'où il essayait de s'extraire.

Ajoutons-y une forte dose d'univers carcéral étouffant, meurtrier,  terrifiant, cette "prison modèle" canadienne qui illustre parfaitement le texte du groupe Trust : "c'est dans tes prisons qu'on fabrique le crime"; on a même droit aux conséquences de l'oppression nationale (du Québec). 

Voilà les éléments, nous montre Richet, qui ont été le terreau sur lequel a poussé ce criminel : une société criminogène.

Ce Mesrine a aussi des traits hyper-modernes dans sa volonté constante d'être célèbre, de passer à la télévision, de se mettre en scène jusqu'au bout, quitte à se déréaliser lui-même complètement : mais on est là aussi en plein dans les tendances mortifères qu'engendre la "société du spectacle" marchandisée à outrance.

Bref, Mesrine n'est pas, ce nous semble, glorifié dans ce film : bien qu'en en étant le centre, il apparaît comme le produit exacerbé, cristallisé, des tendances les plus réactionnaires existantes dans la société (lemachisme n'en étant pas une des moindres). Voilà en quoi ce film est véritablement un brûlot politique, dont la fabrication, après tout, a toujours été la vocation de Richet. On en attend donc la seconde partie avec gourmandise...

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Mardi 4 novembre 2008
Prenez en vieux marabout universitaire, peau parcheminée, lunettes épaisses, casanier, blindé d'ennui, veuf, et au sens de l'humour proche du néant.

Plongez-le dans une New York bien agitée pour lui, au milieu de personnes qui lui soient on ne peut plus étrangères, deux immigrés, l'un musicien syrien, l'autre sénégalaise.

Et observez le résultat.


Ce point de départ aboutit à des richesses inattendues.

La caméra caresse des personnages nimbés de musique et d'espoirs, confrontés au meilleur et au pire de l'Amérique. 
Le meilleur : le bouillonnement new-yorkais. Le pire : une politique envers les étrangers qui sans doute aucun a servi de modèle à Sarkozy et son âme damnée Hortefeux, lequel vient de se signaler en réunissant un sommet sur l'immigration à ... Vichy.


Comme le lâchera Hiam Abbas (cantonnée dans un rôle qui évoque trop les citronniers pour qu'on s'en satisfasse), "on se croirait en Syrie" : dès lors qu'il s'agit des immigrés clandestins, l'arbitraire le plus total, le silence et les tracasseries bureaucratiques règnent en maîtres.
Occasion pour les spectateurs de ressortir ou de se procurer le Coloniser, exterminer d'Olivier Lecour-Grandmaison dans lequel il démontre que les traitement infligés aux peuples colonisés a toujours servi de laboratoire et de point d'appui aux forces les plus réactionnaires. The Visitor en offre l'illustration dans les Etats-Unis du patriot act.

C'est sans doute là la plus grande force de ce film : prendre des personnages relativement conventionnels, et tout particulièrement cet archétype de professeur, et tout à la fois faire se fendre son armure poussiéreuse (grâce à la musique) et s'en servir pour dénoncer la politique menée par le gouvernement Bush - dont, en ce jour d'élection, on peut affirmer hélas sans crainte qu'Obama n'y changera rien d'essentiel.

On notera en particulier les deux scènes où les forces de l'ordre intiment l'ordre menaçant à ce citoyen américain comme les autres de se tenir à l'écart de leurs agissements. Ne pas rester à l'écart, voici une morale - celle d'un film par ailleurs bien fait et bien joué, dont la douceur automnale contraste avec la violence sous-jacente qu'il évoque- qui nous convient tout à fait ! 





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Dimanche 19 octobre 2008
L'exercice consistant à faire un film à thème à partir de trois moyen-métrages n'a rien d'évident. Ce Tokyo! est dans le genre une complète réussite.
Non seulement par la qualité des trois films, mais par la profonde unité qui les relie.

Tous trois interrogent en effet, chacun dans son genre, la société post-moderne qu'incarne par bien des aspects la métropole japonaise, cette sorte d'archipel d'individus désagrégés, empilés, entassés et saturés de technologie de pointe.

C'est Michel Gondry qui ouvre le bal. On a eu l'occasion, ici ou sur ce blog, de dire à la fois notre admiration pour son inventivité et notre agacement devant l'aspect désincarné socialement de son oeuvre. Or le voici qui ici déploie sa "science des rêves" précisément comme un remède à une situation sociale complexe, celle de deux jeunes débarquant dans cet univers de micro-appartements si spécifique au Japon, et cherchant à exister dans un société réglée comme du papier à musique (sérielle, dans ce cas). De visites de ces véritables cachots qu'on leur propose de louer en petit boulots stupides, en passant par une fourrière gigantesque, la seule échappatoire réside dans les interstices les plus étroits, puis finalement dans une métamorphose parfaitement maîtrisée techniquement par Gondry, sorte de semi-deshumanisation, conséquence logique d'un univers inhumain mais qui paradoxalement permet  l'héroïne de trouver un sens à sa présence en ville.

Leos Carax - qui restera toujours à nos yeux émerveillés le poète qui réalisa mauvais sang - décide lui d'ausculter les bas-fonds, les soubassements même, de cette société-là  et ses tours agressives et hautaines qui ouvrent ce film... titré "merde". Cela commence comme de juste par ses égoûts. En émerge un Denis Lavant cauchemardesque, qui s'attaque dans ses virées à tous les symboles de l'empire du soleil levant, depuis les résidus de la seconde guerre mondiale qui jonchent les souterrains jusqu'aux téléphones portables et aux vies des tokyoites elles-mêmes. Créature étrange, il ne se nourrit que des fleurs symbolisant la famille impériale ainsi que de billets!

C'est l'agent destructeur et subversif par excellence, la négation cauchemardesque du politiquement correct version japonaise. Une fois arrêté, il se trouve un avocat qui comprenne l'étrange langue qu'il emploie (Jean-François Balmer, saignant à point). Et comment se nomme ce dernier? Voland, comme le diable du Maître et Marguerite de Boulgakov! C'est Méphisto à Tokyo, avec toujours la maestria de la camera de Carax, assaisonnée d'un humour féroce et acéré.

Et comment sortir de cette société qui amène telle une spirale infernale à engendrer des hikkomori, ces personnes qui ne sortent plus de chez elles et fuient le contact avec le genre humain? Il faudra, dit Bong Joon-ho dans le troisième volet de Tokyo! plusieurs tremblements de terre. Et encore! Par un savant glissement, tout en esthétique, il nous dévoile le visage de la ville vidée de toute vie, de toute présence humaine, chacun chez soi, avec un téléphone pour commander le strict nécessaire par correspondance. Ce repli sur soi, permis et même encouragé par la technologie et les industries modernes, semble n'avoir pour lui comme antidote que l'amour. C'est quelque peu naïf, mais entre la fantaisie de l'un, l'appétit de destruction du second, c'est l'ingrédient parfait pour compléter une véritable réussite dont on peut que tous les féliciter.

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Dimanche 19 octobre 2008
Délaissant l'Angleterre d'où il nous offrit des films tout à fait plaisants, l'excellent Match Point et le drolatique Scoop, Woody Allen s'est embarqué cette fois-ci dans un marivaudage catalan qui il faut bien le dire nous laisse assez froids, nonobstant le déluge de soleil et de bon vin qui ponctuent le film.

Il y a en effet un goût de bâclé qui très vite vient gâcher celui des tapas.

Oh, les acteurs sont tout à fait à la hauteur dans leur rôle, avec une mention particulière pour Chris Messina, qui campe à la perfection un butor américain moyen de Wall Street, espèce peut-être en voie de disparition et qui ne nous manquera pas!

Mais leurs prestations sont néanmoins corsetées par un scénario qui leur attribue des sentiments somme toute peu complexes, ceux d'archétypes de théâtre de boulevard- sauf peut-être quand tend à s'installer une relation trioliste relativement inattendue. Et puis, surtout, le recours systématique à la voix off, qui n'est certes pas une surprise chez Allen, prend des dimensions telle que les acteurs en sont amenés à débuter par ... la conclusion de scènes dont la narration nous a presque tout dit avant même qu'elles ne débutent! C'est pour le moins frustrant - et les multiples vues purement touristiques de Barcelone n'y font rien (sinon donner envie d'y retourner).

Et donc cette ébauche de film semble ne jamais décoller, ne jamais atteindre ni l'intensité, ni le comique, qu'elle aurait pu offrir. Beaucoup de regrets, donc : un beau cadre, de bons acteurs, une thématique potentiellement riche, celle des occasions manquées, ne font décidément pas un bon film.
 

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Vendredi 10 octobre 2008
Amalric a bien du talent. Et il lui en faut, pour faire tenir ce film-là debout, quand il est flanqué d'un acteur qui en est fortement dépourvu, à savoir Guillaume Depardieu et surtout quand le film en question part en vrille rapidement, après un début pourtant prometteur et même drôle.

Tout se conjugue contre le spectateur ici : un scénario décousu, des situations improbables et fort peu crédibles, et puis finalement une veine pas idiote du tout, celle de la quête du sens de la vie par un réalisateur dépressif, quête qui l'emmène dans ce qui ressemble fort à une secte, mais hélàs qui tourne à l'eau de boudin.

Et pourtant, Bonello a du talent. Quelques scènes de transe filmées sous les arbres transpercent même l'écran, d'une beauté et d'une intensité indéniables. Mais c'est pour retomber dans un patchwork de références purement formelles (comme le livre de Clausewitz exhibé nonchalamment mais sans suite), de dialogues relativement niais, bref on imagine que le scénario aussi, comme Amalric, se cherche un sens, mais ne le trouve jamais. Quel gâchis!




 


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Dimanche 5 octobre 2008
C'est avec stupéfaction qu'en sortant de la projection d'entre les murs on se souvient que le jury de Cannes lui a offert, à l'unanimité, une palme d'or.

Non pas que ce film soit dépourvu de qualités, dont l'essentielle est la façon dont Cantet a réussi à filmer en accéléré cette année scolaire d'une classe de collège, entre les murs de sa salle de classe,  de la cour de récréation et de deux autres salles qui constituent l'horizon étroit où se meuvent élèves et professeur...

Professeur au singulier étant donné que François Bégaudeau, auteur du roman éponyme, joue son propre rôle et que son horizon est autant étriqué que le titre l'indique.

Mais disons-le, et ceci est aussi un appel à témoins : on a le plus grand mal pour qui, comme l'auteur de ces lignes, travaille dans l'éducation, à croire à la véracité de ce que l'on nous montre là.
 
Le discrédit jeté sur ce film d'un point de vue "technique" peut paraître surprenant puisqu'aucun acteur n'est professionnel, puisque ce sont des profs qui jouent les profs...
Mais voilà ce qui est du jamais vu pour nous : une élève s'adresse à son professeur principal au terme d'une année scolaire en lui déclarant qu'elle n'y a rien appris, et celui-ci est incapable de lui répondre, comme si il ne la connaissait pas.
Des délégués élèves en conseil de classe qui chahutent et s'esclaffent sans que quiconque autour de la table n'ose, et particulièrement pas le chef d'établissement,  les remettre à leur place.
Ou encore un conseil de discipline se tenant en présence d'une famille non-francophone sans que quiconque semble s'être préoccupé à l'avance de trouver une solution pour la traduction, le même conseil de discipline ayant parmi ses membres un professeur directement impliqué dans l'incident qui a suscité sa convocation, ce qui est tout à fait illégal... Ca fait beaucoup!

Curieusement, alors que paraît-il le livre de Bégaudeau dépeint un professeur qui s'estime supérieur à ses collègues sur la gestion pédagogique de sa classe, le film en fait une charge véritablement accablante, à nos yeux, celui d'un homme incapable d'autorité au sens normal du terme, c'est-à-dire d'être respecté par ses élèves car ne se situant pas à la place qui devrait être la sienne. Une charge véritablement accablante, à nos yeux, contre un homme qui passe son temps à essayer de ne pas utiliser de sanctions, les écartant par principe comme anti-pédagogiques.

Mais - sans décider si c'est volontaire ou pas - le film trace au moins en creux la raison de ce qui ressemble à un échec. Et cela renvoie à une problématique qui nous est familière ici : celle de la déperdition de l'autorité.  Résumons-le d'un trait, et tant pis si c'est caricatural : c'est l'individualisation de tous les rapports sociaux, réfractée au sein de l'établissement scolaire.

Ici, pas de syndicat à l'horizon (mais pourquoi donc le SNES, syndicat majoritaire des collèges, organise-t-il des projections-débats autour de ce film partout en France?).
Un refus affirmé du travail en équipe. La solitude naturelle du professeur devant ses élèves est en quelque sorte exacerbée, et même revendiquée, sans qu'aucune réflexion collective ne semble exister, alors qu'un problème avec une classe rejaillit nécessairement sur toute l'équipe pédagogique, nolens volens.
Et la gestion de la classe est elle-même comme atomisée, fragmentée : dès lors qu'un gamin s'exprime, sur des sujets étrangers au cours s'entend, le professeur entame une sorte de dialogue avec lui qui entraîne forcément l'éparpillement, la gestion d'une collection d'individus et non celle du collectif.

En ce sens, entre les murs est dans l'air du temps, quoique, on y reviendra sur ce blog, les temps soient appelés à changer.

A nos yeux ce film, ou plutôt ce semi documentaire, souligne que c'est l'individualisme qui a marqué nos deux dernières décennies qui implique la déperdition de l'autorité, ou, pour paraphraser l'excellent livre du défunt Gérard Mendel sur l'histoire de l'autorité, la pénétration dans toutes les sphères sociales des rappors capitalistes sans contrepoids.
Et le résultat n'est pas beau à voir.

Mais si ce film/documentaire interroge, il ne donne qu'à voir, pas tellement à penser - superficiel comme l'est à l'évidence la pensée de Bégaudeau, ce qui nous ramène à notre interrogation initiale : mais pourquoi lui donner la palme d'or? Une hypothèse : c'est pour ne pas couronner systématiquement les frères Dardenne


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Lundi 8 septembre 2008
La question du droit au retour est la pierre angulaire de la situation du peuple palestinien.
Y renoncer signifie pour lui ni plus ni moins renoncer à son existence, à son avenir.

C'est donc avec une réelle sympathie a priori qu'on pouvait accueillir ce  Sel de la mer .
Au travers du regard d'une fille des victimes de la Nakba, ressurgit la "catastrophe" que fut, en 1948, non seulement la création de l'Etat d'Israël, mais son corollaire, les massacres, les expulsions et expropriations en masse de Palestiniens, leur effacement brutal de leur propre terre.

Et ce principe du droit au retour, qui fut celui du mouvement national palestinien jusqu'au début des années 90, avant qu'il l'abandonne et laisse ainsi le terrain aux réactionnaires barbus du Hamas, est en tant que tel un véritable ... acide critique versé sur la scène politique en Israël et en Palestine, qui en débusque les faux-semblants.

Faux-semblant de cette "autorité" palestinienne qui est totalement soumise à l'Etat d'Israël.
Faux-semblants des pacifistes israéliens qui, bien que pétris de sentiments, s'opposent au droit au retour parce qu'il les contraindrait à lâcher le butin conquis par les troupes de choc sionistes en 1948.
Faux semblants de la propagande israélienne qui prétend avoir redonné la vie à une terre abandonnée (et rares sont ceux, tels l'historien Ilan Pape, qui ont le courage de remettre en cause les mythes fondateurs de cet Etat colonial). A cet égard, on est sur le plan des principe bien loin de l'angelisme des Citronniers.

Toutes ces postures, dérivant les unes et les autres de la négation des droits historiques du peuple palestinien, sont dénoncées au travers de scènes qui ont comme trame commune la volonté de sortir de l'étouffant et humiliant internement organisé tant par les gouvernements israéliens avec leur mur de séparation que par l'autorité palestinienne qui a assis une bureaucratie pesante sur des confettis de territoires encerclés - c'étaient les termes du marché inique des accords d'Oslo.

Saleh Bakri, qui incarne Emad, l'habitant de Ramallah très vite tombé amoureux de cette trombe qui arrive depuis Brooklin, Emad, donc, avec ses airs de Zinedine Zidane, incarne à la perfection le mélange de résignation et de protestation qu'engendre la chape de plomb de l'occupation. D'ailleurs, ne dit-il pas à Soraya, puisqu'ainsi la trombe est nommée, qu'il n'y a qu'une chose à faire, à savoir partir?

Mais cette dernière, Suheir Hammad, qui est sensée porter le film et la thèse du droit au retour sur ses épaules, n'en a pas l'étoffe. Elle donne rapidement, une fois passé les insupportables contrôles au facies à l'aéroport, l'image d'une enfant gâtée, capricieuse, pour laquelle le "retour" signifie recouvrer l'argent et la maison (splendide, face à la mer, à Jaffa) de son grand-père.

Et c'est ce point de vue-là qu'adopte vite le film, d'autant que, progressivement, le contrepoint que lui donnait Emad, et qui pouvait être une source de dynamisme dans le film, s'efface : lui aussi se prend à rêver de revenir dans le village disparu de son père, ce village dont les habitants furent massacrés en 1948 et dont même le nom ne figure plus sur la carte.

De bonnes intentions, on le sait, ne font pas un bon film.
Il est vrai que le peuple palestinien, comme tous, est fait de classes sociales différentes: ce film n'adopte pas, pour le moins, le point de vue de ceux qui croupissent dans les camps de réfugiés, chassés et traités comme des parias y compris dans les pays arabes, de ceux dont les vies sont brisées, les enfants tués par les "opérations ciblées" de Tsahal, des ouvriers soumis chaque jour à des heures de fouille et d'attente avant de se faire finalement licencier, "lutte contre le terrorisme" oblige.

Le malaise qui s'installe à suivre Suheir Ammad, Soraya, est tel qu'à la fin on est presque surpris de voir surgir dans le générique un hommage aux victimes de la Nakba tant, au fil des minutes, il a pu sembler que ce personnage Soraya était là finalement pour discréditer le droit au retour, le transformer en marotte d'ancien riches palestiniens déchus.
Une sorte d'antithèse de Hiam Abbas qui joue si bien Salma dans  Les Citronniers, ou des personnages  d'Intervention divine  d'Eli Suleiman.

Et voilà pourquoi, au sortir de ce sel, si intéressant dans le portrait qu'il dresse de la situation des Palestiniens de Cisjordanie, tant de plaies nous démangent !
 

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Samedi 6 septembre 2008
Décidément, le sobriquet de 'Zolas twins' du cinéma ont nous avons affublé ici les frères Dardenne s'avère approprié. Pour prolonger l'image, le silence de Lorna évoquerait parfois l'assommoir.

Qu'on ne se méprenne pas, ce n'est en aucun cas un reproche, mais un dur constat, pas nouveau, que tirent les deux frères.

Car que nous dit en effet cette histoire sombre, celle d'une jeune albanaise mariée à un junkie belge afin d'obtenir la nationalité qu'elle entend ensuite monnayer pour en faire profiter un businessman russe (Johnny Halliday n'avait pas envisagé cette solution-là), quitte à voir son belge de mari disparaître d'une overdose attendue?

D'abord, une nouvelle fois, les frères Dardenne narrent la deshumanisation de tous les rapports humains sous le corrosif pouvoir de l'argent. Mais si Lorna a accepté le scénario du mariage puis du veuvage contre de l'argent, avec lequel elle escompte ouvrir avec son amant albanais un snack-bar à Liège, l'armure qu'elle s'est forgée pour arriver à cette fin (qui n'est pas évoquer les ambitions des héroïnes d'It's a free world) se fendille.

C'est que son "mari", Claudi (avec lequel la cohabitation est obligatoire, en cas de contrôle des services de l'immigration) semble s'être entichée d'elle, et lui demande son aide pour décrocher de la drogue. Et voilà Lorna qui fini par céder, l'aide, s'ouvre à lui dans tous les sens du terme, les Dardenne nous offrant à l'occasion une scène éruptive qui vient bousculer la noirceur dans laquelle baigne le film et dans laquelle Arta Dobroshi, l'actrice kosovare qui incarne Lorna, promène cette lumière qui semble émaner d'elle.

Mais si c'est la vie qui cherche ainsi à se frayer un chemin, l'ambiguité originelle des relations de Lorna avec le milieu criminel, avec l'argent, se resserre sur elle. De manière sobre, efficace, un sens de l'a-propos cinématographique qui est décisif pour garder l'intensité du film, les Dardenne montre la tentative de Lorna de déjouer le complot mortel qui pèse sur Claudi (Jérémy Rénier, de nouveau excellent) , laquelle se heurte à la loi du milieu :l'argent, c'est l'argent et la vie humaine n'a pas de prix... donc ne vaut rien
.

Mais poursuivons notre chemin dans l'entrelas tendu des relations inhumaines que tisse ce film. En cédant aux demandes de Claudi, Lorna se désigne d'elle-même aux yeux de tous, des mafieux belge comme de son amant qui n'a pourtant pas hésité à traverser l'Europe pour venir la réconforter, comme une cible.

Car c'est non seulement un procès de l'Europe forteresse et soumise au fric qu'intentent les cinéastes belges, mais aussi celui du sort particulier qui est aux femmes. Après tout, Claudi en tentant par tous les moyens d'apitoyer Lorna sur son sort, triste, certes, la manipule et cherche à l'utiliser comme mère (ou drogue) de substitution. Mais c'est pour tous qu'elle est un objet d'exploitation. Les mafieux, pour qui sa prostitution symbolique via ces mariages blancs arrangés est une source de profit. Son amoureux, qui compte sur elle pour le sortir de sa situation de travailleur précaire envoyé d'une centrale nucléaire à l'autre (situation déjà décrite dans  La France invisible).

Entourée de ces hommes pour qui elle n'est au bout du compte qu'un instrument, Lorna incarne donc non seulement la vie aliénée par des rapports sociaux inhumains, mais aussi la condition des femmes qu'aucune loi sur la parité ne peut changer.

Seule face aux loups qui n'hésitent pas à disposer de son corps, de sa vie, comme d'une marchandise, Lorna est aussi seule en tant qu'immigrée, que travailleuse - dépouillée, volée, humiliée. Le pessimisme profond des frères Dardenne se lit sans doute dan la dernière scène: pour préserver la vie qu'elle sent en elle,envers et contre tous, il faut à Lorna se réfugier en quelque sorte en dehors du monde, dans une forêt déserte, dans un conte de fée où les grands méchants loups, espère-t-elle, ne pourraient plus l'atteindre. Sans le partager, ni sa dureté qui n'est que le reflet de la vie elle-même telle qu'elle se déroule aujourd'hui sous nos latitudes, on doit saluer ce film qui, avec quelques rares autres, attaque de front, et avec talent, le mode de fonctionnement odieux de nos sociétés "modernes".



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Mardi 19 août 2008
Il est plus qu'aisé de se laisser envoûter par ces citronniers d'Eran Riklis, film qui évolue à un rythme à la fois doux et intense, sans à-coups mais sans jamais de plans inutiles ou de temps morts.

Bien qu'il s'agisse d'une fiction, il est aisé de reconnaître une situation hélas banale en Palestine : pour raisons de sécurité, une plantation de citronniers doit être arrachée - ainsi en a décidé l'autorité militaire.
Bientôt le "mur de séparation" digne de celui de Berlin passera par là. Et d'ores et déjà, un ministre israélien vient d'emménager, dans une villa flambant neuve, moderne et sous la protection des services secrets.


Mais Salma, qui choye ses arbres, décide de s'opposer à l'arrachage et va jusqu'à la cour suprême israélienne pour s'y opposer, aidée d'un tendre avocat.

Le symbolisme de la volonté des Palestiniens de ne pas abandonner un pouce de terre au colonisateur est évident, mais en réalité tous les personnages du film illustrent des pans entiers de la réalité palestinienne et israélienne.

Ainsi le ministre, politicien menteur comme un arracheur de dents (ou de végétaux), l'air souriant mais brutal. Ainsi le représentant de l'autorité palestinienne (du Fatah) lequel, quand il ne traîne pas dans son café à ne rien faire, vient dicter à Salma les règles de "bonne conduite". Ainsi encore ce jeune avocat de retour d'exil ou le fils de Salma, exilé aux Etats-Unis et devenu presque américain.

Et tout aussi symboliques sont ces deux femmes, Salma (Hiam Abbas, hiératique et magnifique) et Mira, la femme du ministre, victimes, nous dit Eran Riklis, tout autant de l'affrontement israélo-palestinien que de l'oppression des hommes, toutes deux trompées, et cherchant toutes deux, à tâtons, à contourner les interdits masculins, politiques, et militaires, pour chercher à se rapprocher, à faire tomber les murs symboliques.


Car voici bien la thèse du film : il est possible, à condition d'abandonner à leur sort les tristes sires qui font la loi, d'être (Mira dixit) "de meilleurs voisins".  C'est sans doute là où le bât blesse : après la dénonciation du mur de séparation, des politiciens, ce n'est pas sans un angélisme finalement quelque peu agaçant qu'Eran Riklis entend conclure son propos. Et tandis que les hommes poursuivent leur route dans la séparation, qui à l'abri de son mur et de sa technologie, qui dans les bureaux des parvenus de l'autorité palestinienne, les femmes montreraient la voie du rapprochement. Mais, l'exemple de Berlin le montre - pour autant qu'il soit comparable au-delà de la forme : ce ne sont pas les bons sentiments qui font s'effondrer les murs de séparation, ce ne sont pas la douceur, l'humanisme, qui mettent à bas les ordres sociaux injustes.

Celà dit, ces Citronniers  se savourent et se dégustent avec un réel plaisir qu'on invite ceux qui n'ont pas encore pris leur gorgée à aller se rassasier! 
  

 



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Lundi 7 juillet 2008
Qu'elle est sinistre, cette Wallonie telle que la montre Bouli Lanners, ni plat pays, et moins encore pays de cocagne, mais une alternance de paysages indutriels à moitié désertés, de routes perdues traçant leur voie dans une campagne hostile, et enfin la masse sombre des ardennes, animées uniquement, ou presque, de violents orages.

L'animation, à dire vrai, n'est pas la qualité principale de ce road-movie belge : il se balance lentement à un rythme qui est celui du pourrissement, la décomposition.

Il faut dire que, au travers des rencontres improbables de personnages plus loufoques les uns que les autres (mention spécial pour "alain delon" qui offre au film sa tranche de francs rires), le personnage principl (incarné par le réaliateur lui-même) cherche à surmonter un deuil.

Voilà pourquoi il tente de sauver ce jeune cambrioleur à moitié décérébré qu'il surprend en revenant à son domicile, qu'il le prend sous son aile pour réparer ce qui peut l'être (ce qui, pour un professionnel de la retape d'automobiles américaines comme lui, n'est finalement guère étonnant).

On peut faire sans le regretter un bout de chemin avec ces deux être jetés par le hasard dans les bras l'un de l'autre, sans le regretter, en appréciant même la rencontre, les rencontres, qui jalonnent cet itinéraire, mais néanmoins sans s'enthousiasmer outre mesure. A vous de voir? 

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