Je n'ai pas de bienveillance pour ce Littel qu'on prime à tout va. Comme d'habitude (hélas), j'ai pris le livre en main chez un libraire de circonstance, et ai lu les premières lignes avant de le reposer, navré.
Peut-être certains auront-ils le courage de s'affronter avec les 900 pages de l'ouvrage, mais posons la question : qui a du temps à perdre au point de lire les si longues aventures d'un SS? On peut toutefois en lire chez Anne-sophie un résumé progressif.

Alors proposons une alternative. L'histoire d'une vie, de Aharon Appelfeld, écrivain dont nous avons déjà parlé ici en compagnie de Philip Roth.
Cette vie là prend aussi sa forme dans la seconde guerre mondiale et l'extermination des juifs d'Europe de l'est par les nazis, suppléés au besoin par les paysans polonais, roumains ou ukrainiens, comme Appelfeld se le remémore dans une scène quasi onirique, flottante, entre champs et bois.
Cette guerre passe pour lui comme un cauchemar : "Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. Parfois il me semble que ce n’est pas moi qui ai connu la guerre mais un autre, quelqu’un de très proche", écrit-il.
Il y a la vie d'avant, partagée entre des parents citadins, juifs laïcs, et des grands parents restés à la campagne, dans les Carpathes, et notamment un grand-père d'une grande dimension spirituelle. Cette vie est riche, sa langue l'est aussi:
« Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu’un mot, une expression ou un dicton venait à manquer, on s’aidait du yiddish ou du ruthène. C’est en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l’allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s’écoulaient en nous à notre insu. Les quatre langues n’en formaient plus qu’une, riche en nuances, constrastée, satirique, pleine d’humour. Dans cette langue, il y avait beaucoup de place pour les sensations, pour la finesse des sentiments, pour l’imagination et la mémoire. Aujourd’hui ces langues ne vivent plus en moi mais je sens encore leurs racines. Il suffit parfois d’un mot pour faire surgir par magie des visions entières. »
A ces trois langues s'en ajoute une autre, utilisée aussi peu que possible : le roumain, qui est à ce moment "la langue du pouvoir".
Arrive la guerre, les persécutions, la fuite, la mort des parents, et d'abord de sa mère, qui voulait même protéger son fils contre des "erreurs de rêves" quand celui-ci se réveillait inquiet la nuit. La fuite dans les bois, où l'on trouve toujours de quoi se nourrir, dit Appelfeld, et où effectivement il survivra un temps.
Cette guerre, Appelfeld la montre comme une tempête glaciale passant sur l'humanité. Elle fait que sa propre mémoire se recroqueville, quitte le champ des mots pour passer dans le corps, le mémoire devient onirique, et les souvenirs ressurgissent parfois "comme des coups de feu", de "violentes tâches de mémoire", appelées par une odeur, un bruit. 
La guerre a décharné les atours sociaux dont se paraient les hommes, elle a mis à nu aussi bien le pire que le meilleur:
"La vieille règle selon laquelle un homme est jugé d’après ses actes prit tous son sens pendant la guerre. Au temps du ghetto, j’ai vu des gens cultivés, et parmi eux des médecins et des avocats réputés, prêts à tuer pour un morceau de pain. J’ai vu aussi des êtres qui savaient renoncer, donner, agir avec abnégation et mourir sans peiner quiconque.
Les égoïstes et les méchants ont laissé en moi peur et répulsion. Les généreux m’ont transmis la chaleur de leur générosité, et lorsque je me souviens d’eux, la honte de ne pas posséder une once de leurs qualités m’enveloppe."
Et, précise Appelfeld :
"Cela ne m’a pas transformé, grâce au ciel, en moraliste. Au contraire, j’ai appris à respecter la faiblesse et à l’aimer, car la faiblesse est notre essence et notre humanité."
Et puis, il y a eu les justes:
« Chaque être qui a été sauvé pendant la guerre l’a été grâce à un homme qui, l’heure d’un grand danger, lui a tendu la main. Nous n’avons pas vu dieu dans les camps mais nous y avons vu des justes. La vieille légende juive qui dit que le monde repose sur une poignée de justes était vraie alors, comme elle l’est aujourd’hui.»
La guerre a façonné une grande partie du rapport d'Appelfeld avec la littérature, parce qu'elle fut une "serre pour l'attention et le mutisme. La faim, la soif, la peur de la mort rendent les mots superflus. A vrai dire, ils sont totalement inutiles. Dans le ghetto et dans le camp, seuls des gens devenus fous parlaient, expliquaient, tentaient de convaincre. Les gens sains d’esprits ne parlaient pas. " C'est après la guerre, souligne-t-il, que, comme pour s'en protéger, s'en distancier, les mots apparaissent comme pour engloutir sous leur surface la catastrophe indicible.
L'exil en Israël va être une seconde rupture fondamentale, la rupture avec sa langue maternelle, qu'il lui était interdit de parler dans les kibboutzim. Il va rencontrer cette langue qu'il lui faudra des années pour apprivoiser (au point de commencer, en Israël, par s'occuper d'arbres): l'hébreu.
Paradoxalement, c'est par le biais du yiddish qu'Appelfeld va finir par se faire à cette langue nouvelle, et qu'il va se mettre à écrire. Mais c'est au prix d'un deuil terrible, avec celui de sa mangue maternelle :
" Ma langue maternelle et ma mère ne faisaient qu’un. A présent, avec l’extinction de la langue en moi, je sentais que ma mère mourait une seconde fois. C’était une désolation, qui se répandait dans mon corps telle une drogue, lorsque j’étais éveillé mais aussi lorsque je dormais. "
Pourquoi écrire? Au sortir de la guerre, Appelfeld cherche à prier, à retrouver sans doute la chaleur rassurante de la petite synagogue de bois où son grand père l'emmenait, enfant, durant les vacances, quand son père lui l'emmenait à la découverte des villes. Mais il ne trouve pas les mots. Précisément, et nous arrivons là au coeur de sa conception de la littérature :
" la littérature, si elle est littérature de vérité, est la musique religieuse que nous avons perdue. La littérature contient toutes les composantes de la foi : le sérieux, l’intériorité, la musique, et le contact avec les contenus enfouis de l’âme. "
La littérature est en fait pour lui le moyen de devenir un homme, de renouer avec lui-même, de relier son présent, son passé, son avenir en une trame complexe mais solide, vivant en lui, et dont la compréhension lui donne la force nécessaire pour vivre, pour avoir "prise sur le monde".
Devenant donc écrivain, il devra faire face à de nouveaux démons : les érudits, qui ont sans doute bien du mal à se faire à un écrivain qui affirme : "J’ai rapporté de là-bas la méfiance à l’égard des mots. Une suite fluide de mots éveille ma suspicion. Je préfère le bégaiement, dans lequel j’entends le frottement, la nervosité, l’effort pour affiner les mots de toute scorie, le désir de vous tendre quelque chose qui vient de l’intérieur".
Osant enfin ouvertement le parallèle avec ses années de guerre, Appelfeld finit par rendre hommage à d'autres "justes". Ce sont ses amis, ceux qui lui ont permis de devenir ce qu'il est, hommage profond sur lequel nous arrêterons cette note qui, nous l'espérons, vous aura donné une idée de la grandeur de cet écrivain, de cet homme :
" J’avais d’autres amis qui, durant ces années, ne demandaient qu’à écouter
et à m’aider. Ils faisaient si peu de cas d’eux-mêmes que je ressentais à peine leur présence. Ils me murmuraient toujours le mot juste, fécond, le mot qui prenait racine et déclenchait la floraison. Lorsque j’étais au bord du gouffre, leur main se tendait vers moi et dans leur bouche il y avait un mot. Ils ne me jaugeaient jamais, n’essayaient jamais de m’apprendre quoi que ce fût, et ne me contredisaient pas. Ils connaissaient mes faiblesses – seul un aveugle serait passé à côté – mais ils savaient également les nombreux efforts dont j’investissais l’écriture. Ils croyaient en moi et me faisaient confiance."
" Seuls les mots qui sont des images demeurent. Le reste est un brin de paille. Pourtant il m’a fallu des années pour me libérer des érudits, de leur tutelle, de leur sourire supérieur, et revenir à mes amis fidèles qui savaient qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesse et de peurs. Il ne faut pas en rajouter. S’ils le mot juste, ils vous le tendent comme une tranche de pain en temps de guerre, et s’ils ne l’ont pas, ils restent assis près de vous et ils se taisent."
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