Rachid Bouareb ponctue son film d'un procédé systématique : apparaît d'abord un paysage en noir et blanc, vu du ciel, puis, une ombre passe et, quand elle s'en va, la couleur apparaît, un date et un lieu se surimpriment, le spectacle peut commencer.
Mais en matière de spectacle, et de ce point de vue ce film est bien français, on n'est guère servi et l'ennui guette. Indigènes semble avoir plus puisé son inspiration, ou son manque d'inspiration, dans Le jour le plus long, avec moins de moyens, que dans le soldat Ryan. Qui plus est, difficile d'adhérer avec des acteurs dont la crédibilité est rare, ce qui pour un film de guerre est tout de même peu flatteur. A moins de considérer Jamel Debbouze comme un soldat crédible, bien qu'ayant la main éternellement dans la poche, ou encore Mélanie Laurent (récemment à l'affiche de "je vais bien ne t'en fais pas") comme une paysanne alsacienne crédible... et sans accent, reste une collection de caricatures sans grande profondeur.
Mais, dira-t-on, ce qui compte, c'est d'abord "l'oeuvre de mémoire" de ce film. La presse, Libération en l'occurence, a même relaté l'émotion qui paraît-il aurait saisi le couple Chirac en le voyant. C'est peut-être ce public-là qu'on appelle en marketing le "coeur de cible"? Ce qui expliquerait, pour parler franc, une certaine ringardise? L'émotion des Chirac les aurait même, voyez-vous, amenés à décider soudain d'aligner les pensions aux anciens combattants "indigènes"... du moins de ceux encore vivants. Opération de communication assez dégoûtante, de la part d'un personnage dont on voudrait peut-être nou faire oublier qu'il est à l'Elysée depuis bientôt 12 ans.
Mais, pour en revenir au film, tout d'abord, la volonté de défendre une thèse n'oblige pas à faire des films dépourvus de nuance. Or, ici, les "héros" relèvent des standards de la bande dessinée plus que ceux de la vie. Le film ressasse quelques sentiments forts, et s'en satisfait tout à fait. Drôle de mémoire...
Mais c'est que cette ombre qui sépare le passage du gris à la couleur a emporté sur son passage des morceaux essentiels à la mémoire. Cela s'appelle-t-il le processus de refoulement? En tout cas, systématiquement, les critiques ouvertes faites du traitement des "indigènes" dans l'armée sous-entendent - vu les réactions des comédiens - qu'ils y étaient traités plus mal que dans leurs pays sous occupation coloniale. Or c'est le contraire.
"Indigènes" s'ouvre sur une scène de recrutement, dans un village algérien, aux cris de "vive la France. Jusqu'à la fin, ces soldats n'auront rien de plus important que de montrer leur patriotisme. Ils chantent de tout leur coeur, s'amourachent de la France et même des françaises, défendent le drapeau. Outre que la norme fut plus celle des enrôlements forcés, des refus (lire l'interview de Benjamin Stora dans le monde du 26 septembre) c'est tout de même faire, indirectement, l'apologie de ce colonialisme français qui fut en Algérie plus que n'importe où ailleurs sans doute d'une cruauté inimaginable.
Les "razzias" ne sont en effet pas, au contraire de ce que dit l'un des officiers au début du film, une spécialité maure. Entre 1830 et 1870, la guerre de conquête de l'Algérie fit diminuer la population du pays d'un million d'habitants, soit d'un tiers. Et ils l'auraient oublié en si peu de temps? Et un film sur les "indigènes" n'en ferait que si peu de cas? Si amour du drapeau français il y eut, parfois, alors c'est en tant que manifestation d'une mentamité d'esclave qui n'est que le sous-produit de décennies de terreur, de massacres, de viols, et de toutes les exactions que décrit par exemple Olivier Le Cour Grandmaison dans Coloniser, Exterminer, la guerre et l'Etat colonial (Fayard).
D'ailleurs, ce livre, bien que mal écrit hélas, défend une thèse qui vaut, surtout puisqu'il s'agit de la seconde guerre mondiale, qu'on y réléchisse. Le Cour Grandmaison montre en effet, à partir de l'exemple algérien et un peu au delà, que ce sont les colonies qui, au XIX° siècle, servirent de ban d'essai, mais aussi de bouillon de culture, à tous les fléaux qui ravagèrent directement l'Europe au XX°, au totalitarisme.
C'est dans les colonies qu'on a organisé des massacres scientifiquement, qu'on a créé des camps de concentration, c'est dans les colonies que les administrations militaires et les legislations d'exception ("code de l'indigénat") ont pu se déployer sans entraves, c'est dans les colonies, enfin, que l'on a pu faire disparaître des millions d'hommes et de femmes réduits physiquement et symboliquement au rang d'animaux (tiens, aviez-vous lu "le rôle positif" des tiques?)
Et puisque ce film fait défiler les dates de 1943 à 1945, alors il en est une qui manque. Cette date, c'est le 8 mai 1945. Ce jour-là commencèrent, à Sétif, les bombardements par l'armée française de la population algérienne qui voulait fêter la liberté à sa manière, anticolonialiste. Cette répression fit des millier et des milliers de morts. Elle annonçait aussi la guerre de libération des algériens.
Que ce film sur les "indigènes" africains n'évoque pas ces morts-là (il est certain que les époux Chirac en auraient moins apprécié leur soirée) , mais décide de se conclure sur la seule question de l'égalité des pensions, permet de mesurer le niveau auquel il s'est situé tout du long : celui des seules petites vexations, humiliations, subies par les soldats africains. Même là, c'est déformer les choses, ou bien embellir à nouveau "le temps des colonies", car, comme le rappelle Benjamin Stora, les indigènes étaient plus mal traités dans leur propre pays qu'ils ne le furent dans l'armée, même comme de la chair à canon.
Au bout du compte, c'est donc à un niveau vraiment mesquin, tant au regard de l'histoire qu'à celui du cinéma, que se situe la main qui tient cette camera là, comme si à notre époque, les questions historiques se résumaient à une facture que l'on présente en guise d'indemnisation. Mais concernant le passé colonial, ce n'est pas avec ce genre de films que les comptes seront soldés.
virez les têtes d'affiche (et la promo qui va avec) et vous vous retrouvez devant un des rares films français traitant de la guerre avec une grace et une efficacité qui ne se découvre que dans les films américains de la plus belle époque (lavant Apocalypse now, lavant Platoon, avant le Viet Nam).
laudative ou assassine, la critique qui s'est d'abord attachée à n'y voir qu'une uvre de combat idéologique et politique est surtout passée à côté d'un bijou de film, comme on dit, "à hauteur d'hommes".
témoins de ce qui (j'espère) restera d'Indigènes, les prestations ébourriffantes de Bernard Blancan (normal ) et, à ma plus grande stupéfaction, de Samy Naceri.
Tout d'abord il est difficile s'agissant de ce film de passer outre l'aspect ET historique, ET "militant" puisque c'en sont les promoteurs eux-mêmes qui ont choisi de se situer sur ce terrain-là, et que le geste cynique du couple Chirac l'a fait retentir plus encore.
Ensuite, j'avoue m'être ennuyé. Pas devant apocalypse now, ni devant - pour moi le plus fort - retour vers l'enfer. Mais là, la subjectivité joue bien entendu un rôle plus grand. Cela dit, je persiste : l'absence de crédibilité nuit grave.
Je crois que l'interview de Benjamin Stora que j'ai mise en lien rappelle à ce sujet l'essentiel : les exactions par la soldatesque sont le lot de toutes les guerres et de toutes les troupes.
S'agissant de cette guerre là, il y a de toute façon des monstres inégalables.
Mais il est vrai que ces "indigènes"-là sont comme des enfants de choeur.
Tout à fait d'accord avec vous. J'espère que vous ne m'avez pas pris pour un révisionniste ! Mais si les exactions soldatesques sont effectivement le lot de toutes les guerres, les Italiens du côté de Cassino se souviennent avec terreur de certains de ces féroces goumiers. Le chiffre de 3500 femmes violées est avancé. Sans jeter l'opprobre sur tous les combattants indigènes, naturellement.
Le point essentiel est que décidément ce film déforme l'histoire sur tous les points imaginables, pour nous mettre en scène des héros patriotiques sans tâche, assoiffés d'égalité, héros qui n'ont pas de réalité autre que celle d'un fantasme politique servi à la sauce du jour.
virez les têtes d'affiche (et la promo qui va avec) et vous vous retrouvez devant un des rares films français traitant de la guerre avec une grace et une efficacité qui ne se découvre que dans les films américains de la plus belle époque (lavant Apocalypse now, lavant Platoon, avant le Viet Nam).
laudative ou assassine, la critique qui s'est d'abord attachée à n'y voir qu'une uvre de combat idéologique et politique est surtout passée à côté d'un bijou de film, comme on dit, "à hauteur d'hommes".
témoins de ce qui (j'espère) restera d'Indigènes, les prestations ébourriffantes de Bernard Blancan (normal ) et, à ma plus grande stupéfaction, de Samy Naceri.