Dimanche 18 juin 2006
Le cinéma peut-il soigner les maladies politiquement transmissibles? En tout cas il est indéniable que le film que Moretti consacre, sinon à Berlusconi, du moins au berlusconisme, a un but thérapeutique.

Son personnage principal, Bruno, est un italien comme les autres - sinon qu'en tant que producteur de films de série Z (comme l'impérissable "maciste contre freud"!) - il a participé, on l'en félicitera, à la lutte contre les intellectuels, ou devrait-on dire, contre l'intellect? C'est un électeur de ce Berlusconi qui, Moretti y insiste, a inventé à la télévision l'équivalent des série Z, en plus abêtissant.

Bruno vit dans un rapport grotesque au monde, d'espoirs infondés, d'histoires délirantes dont il abreuve ses enfants, avec lesquelles ils les éduque; de décors branlants.

Il est d'une certaine manière l'incarnation de cette "italie d'opérette" que le film qu'il s'apprête pourtant à produire lui même veut attaquer.

Mais c'est par malentendu qu'il se retrouve producteur d'un tel film, qui n'est qu' un expédient pour éviter la faillite. Cette faillite qui le guette n'est d'ailleurs pas que financière, elle est morale : sa femme le quitte, ses enfants ne croient plus en lui.
C'est donc tout à fait paradoxalement que le combat pour réaliser ce film, contre tous les obstacles, devient pour Bruno le moyen par lequel il recouvrera sa dignité, contre l'incarnation de l'indignité italienne qu'est Berlusconi.

C'est donc une double mise en abyme à laquelle procède dans un premier temps Moretti : non seulement le caïman est un film sur un film, mais son producteur est lui même une image de l'Italie dont le caïman est supposée déciller les yeux - son public en même temps que son producteur.

Pour achever de le faire, après avoir fait entrer en scène un acteur au sourire carnassier si proche du "modèle", après avoir décliné le rôle en déclarant - comme toute l'Italie - préferer la comédie, c'est Moretti lui même qui finit par incarner le rôle du caïman.
Ce dernier retournement à front renversés se fait à la lumière des incendies allumés par il caïmano aux frontons des tribunaux. Moretti dénonce la mise à feu de la démocratie elle-même.

Mais précisément c'est ici que le bât blesse. Aussi ambitieuse que soit cette manière de s'en prendre au populisme grossier de Berlusconi, elle souffre du même défaut que la coalition constituée pour les élections, qui a tout de même réussi "l'exploit" de mettre le chef de "Forza Italia" à la limite (20 000 voix!) d'une nouvelle victoire électorale, et de se situer aujourd'hui en embuscade, prêt à bondir de nouveau et mordre la péninsule. 
A dépeindre le berlusconisme comme un phénomène essentiellement moral, intellectuel, produit des mauvais génies de l'insconscient collectif italien, la démonstration se retournerait presque en son contraire.

C'est un autre des nombreux paradoxes de ce film présenté comme "politique", que de ne pas faire de politique.

Car le berlusconisme, derrière les déclarations provocatrices, c'est d'abord une politique. Pourtant Moretti n'en souffle mot. Il se cantonne sur un terrain encore plus miné en Italie qu'ailleurs : la défense d'une "démocratie" dont on se souvient que les piliers pendant près de cinquante ans furent la démocratie chrétienne et la mafia, et dont on n'a pas oublié les "années de plomb".

La télévision a certes pris le relais de l'Eglise en tant qu'opium du peuple, mais la corruption et les combinazione n'ont pas été inventées par celui qui est l'un des hommes les plus riches d'Italie.

Moretti avait montré dans journal intime à quel point il fallait se défier des médecins si leur diagnostic n'était pas juste. Il est à craindre que le remède qu'il propose à son tour ne soit guère efficace. 
Ce qui n'empêche pas ce film, d'être, sur le strict plan cinématographique, une peinture touchante d'une Italie sens dessus dessous.

commentaires (2)    publié dans : films 2006 par J.G. ajouter un commentaire
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