Dimanche 14 mai 2006
La sortie du nouveau roman de Roth est annoncée pour la fin de ce mois. Enfin !

 

Pour nous ouvrir l’appétit, autorisons-nous un survol des trois livres qui ont constitué sa récente « trilogie américaine ».

 

Dans cette « pastorale américaine » (Gallimard) qui en forme le premier volet, Nathan Zuckermann, alias favori de Philip Roth, croise le chemin d’un ancien camarade d’école, Seymour Levov , juif comme lui, mais intégré dans la société américaine et tellement dépourvu de tout signe extérieur de judéité que son sobriquet à l’école est … « le suédois ».


Le suédois a tout pour lui : un physique avenant et un sourire compréhensif gravé sur ses lèvres, une maison splendide dans un coin de campagne idyllique, une entreprise qu’il a hérité de son père et qu’il gère consciencieusement (en délocalisant du New Jersey vers Porto Rico), avec un véritable amour de son métier. Un homme qui se veut bon, juste et droit, comme on lui a appris à l’école que les pionniers l’étaient. Il a même épousé une ancienne miss. Pour tout dire, c’est le rêve américain lui-même qu’il a épousé.


Nathan, le retrouvant, s’interroge en conséquence : « Au fil du repas, je fus impressionné par l'assurance avec laquelle il débitait ses lieux communs, et par la bonne grâce dans laquelle ils baignaient. J'attendais toujours qu'il laissât affleurer quelque chose de plus que cette anodinité étudiée, mais il n'émergeait du superficiel que du superficiel. (…)


J'eus le sentiment que mes mots, au lieu de tomber dans le filet de sa conscience, s'en allaient percuter son cerveau et s’y évaporaient faute d'avoir pu se connecter à quoi que ce soit.
»

 

Mais Nathan se trompe. Est-ce le propre de l’écrivain ? «L'écriture fait de toi quelqu'un qui se trompe tout le temps »soulignera-t-il.

En tout cas, derrière cette façade sans aspérités apparentes, les fissures sont profondes, et le désarroi profond. Nathan s’en rendra compte bien plus tard :
« S'il avait pu de nouveau fonctionner comme tout un chacun, redevenir tel qu'en lui-même, au lieu d'être ce charlatan à la sincérité schizophrène, lisse dehors, tourmenté dedans, stable aux yeux d'autrui, et pourtant le dos au mur en son for intérieur, puisque son personnage social détendu, souriant et factice servait de linceul au Suédois enterré vivant. »

 

C’est que le suédois a une fille, Merry. Sa fille adorée, qui lui laisse des souvenirs enchantés frôlant le cliché « pastoral » :
« il débitait le sapin de Noël et le faisait flamber, en une seule fois, de sorte que les branches sèches comme de l'amadou s'enflammaient avec un grand soupir ardent, des craquements terribles, et que des ombres dansantes, petits démons espiègles, partait à l'assaut des quatre murs et du plafond, pour la plus grande terreur et la plus grande joie de Merry. »

 

D’autres souvenirs indiquent que dans le pain quotidien des certitudes se trouvait déjà le poison du doute :

« Je me sens solitaire », lui disait-elle quand elle était toute petite, et ne réussit jamais à deviner où elle avait attrapé ce mot. Solitaire. Comment imaginer un mot plus triste dans la bouche d'une enfant de deux ans ? mais elle savait dire tant de choses si jeune, elle avait appris à parler si facilement, au début, si intelligemment - peut-être était-ce la cause de son bégaiement, tous ces mots qu'elle connaissait mystérieusement avant que les autres enfants en soient capables d'articuler leur propre nom, peut-être était-ce la charge émotive trop lourde d'un vocabulaire qui comporte la phrase « je me sens solitaire ».


C’est cette fille-là qui en grandissant va être l’élément explosif, dans tous les sens du terme, qui mettra en pièces ce rêve américain poursuivi par le Suédois.

 

Merry ( sic!) est à l’image de toute une génération désenchantée, par le Vietnam, Nixon, et toutes les tares de cette société américaine, et qui n’accepte pas le ripolinage mensonger et anesthésiant façon Disneyland, jusqu’à se tourner vers les formes aussi radicales que marginales d’action, pour rompre sans retour avec cet étouffoir qu’est pour eux le meilleur des mondes bien rangé, propre, vers lequel leurs anciens croyaient les conduire:

« Survient la fille en colère, la malgracieuse, qui crache sur son monde et se fiche éperdument de prendre sa place dans la lignée Levov en pleine ascension sociale, sa fille, enfin, qui le débusque comme un fugitif, qui le pousse la première dans la transhumance d'une toute autre Amérique ; sa fille et ses années 60 y font voler en éclats le type d'utopie qui lui est chère, à lui.(…)

Voilà sa fille qui l'exile de sa pastorale américaine tant désirée pour le précipiter dans un univers hostile qui en est le parfait contraire, dans la fureur, la violence, le désespoir d'un chaos infernal qui n'appartient qu'à l'Amérique. »

 

Pour Seymour, le choc est stupéfiant. Sa fille le fuit et lui renvoie, en pleine face, comme un boomerang grimaçant, une amie à elle, Rita Cohen, son mauvais double, qui incarne toutes les forces entropiques qui oeuvrent à la destruction du monde parfait dont le Suédois a rêvé, forces qui oeuvraient dans la chair de sa chair sans qu’il s’en aperçût :« une créature secrètement en phase avec la brutalité du monde, qui avait le droit, au nom de la justice historique, de faire montre d'autant de noirceur que Levov le Suédois, oppresseur capitaliste ».


Parmi les armes utilisées par Rita, le sexe, qui pour le Suédois est comme « un bâton de dynamite avec lequel lui faire sauter le caisson» et qui le laisse démuni, impuissant, sans réponse à extraire de « sa volumineuse trousse à réactions possibles ». Rita le provoque jusqu’au bout, s'exhibe :

« C'est la jungle là-dedans, reprit-elle. Rien n'est à sa place. La gauche n'est pas symétrique de la droite. (…) Tu ne vois pas le rapport avec ce qui s'est passé ? Eh bien, regarde, prends ton temps. »



La crise économique, la crise intrinsèque de l’Amérique et de son modèle forment la matière même des pages de ce roman. Quand le Suédois cherche à retrouver sa fille, qui est bien loin maintenant de ses premiers élans révolutionnaires, c’est dans la ville de sa propre enfance, Newark, mais une ville elle aussi en ruine.

 

Et voilà que même dans son dernier carré de paradis, sa jolie maison et son cadre bucolique, sa famille, ses voisins comme il faut, tout s’effondre autour de lui. « Les hors la loi sont dans nos murs », écrit Roth, qui, traitant comme toujours avec une profonde empathie ses personnages, essaye de nous faire toucher du doigt la tragédie de cet homme qui a toujours fait que ce qu’il croyait sincèrement juste.

 

Qu’y a-t-il au bout de cet effondrement intime et social ? Rien sinon la conscience nécessaire, indispensable, de la précarité de toute chose. Les mots qui suivent concluent le roman :  

« elle se mit à rire d’eux tous, qui se bouchaient les yeux pour ne pas voir la précarité de leur système factice, eux les piliers d'une société qui, pour son plus grand bonheur, était en train de faire eau de toutes parts; elle se mit à rire, ravie, comme au fil de l'histoire certains semblent toujours l’être, de voir la crue du désordre, mise en joie par la vulnérabilité, la fragilité, l'affaiblissement de se qu'on tenait pour robuste.

Oui une brèche avait été ouverte à coup de boutoir dans leurs fortifications(…)
 Et maintenant qu'elle était ouverte, il n'y aurait plus moyen de la refermer. »

 

Quant à savoir ce qui s’engouffrera aussi dans cette brèche, Roth ira en chercher les racines dans les années 50. C’est l’objet de I married a communist dont nous reparlerons ici prochainement.

commentaires (1)    publié dans : Philip Roth par J.G. ajouter un commentaire
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Commentaires

j'ai adoré ce livre
il represente beaucoup pour moi  car c'est un peu ce que j'ai vécu.............
commentaire n° : 1 posté par : François du 44 le: 05/05/2008 16:34:45

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