Que disent les statistiques ? Elles sont très éloquentes, même parfois dans leur absence.
Ainsi, le chapitre consacré à l’Union Soviétique éclaire les mutations profondes et rapides qu’a connues cette société suite à la révolution d’octobre. Si l'on a d'abord cherché à étudier avec soin le suicide, pour y remédier, la fin des années 20 coïncide avec un changement social de traitement du suicide. On cesse alors de s'inquiéter des remèdes, on le stigmatise, on le condamne, à commencer par Staline dont la femme se suicidera... suicide maquillé en accident (déjà son fils avait tenté de mettre fin à ses jours).
On sait que nombre de suicidés sont des figures de proues de la révolution, du parti ou de la poésie (les auteurs mentionnent Essenine, mais curieusement pas Maïakovski), révolutionnaires écrasés, moralement, politiquement, puis physiquement, par la montée en puissance du stalinisme, de l’oppression. Le suicide est une mesure du stalinisme et sa non-mesure en est un indice. Surtout pour une ère stalinienne lors de laquelle on le sait, même si cette question est écartée dans ce livre, le suicide servira à maquiller la répression politique de masse - tout comme on déguisera la dissidence sous les traits de la maladie mentale.
Mais les chiffres restants permettent de mesurer l'envers du décor, à savoir que « dès les années 1965, l’URSS connaissait une « crise sanitaire » qui était elle-même la conséquence de tout un ensemble de dérèglements de grande ampleur dans le fonctionnement de la société (…) [qui] a commencé à se désintégrer».
Pour nos sociétés actuelles, l'espèce d’abrégé d’histoire du suicide au XX° siècle qu'ont compilé Baudelot et Establet vaut également le détour.
Car en un siècle, depuis les études de Durkheim, nombre de tendances se sont inversées.
Sans éventer les détails que livre cet ouvrage, quelques faits s’imposent (pour en rester du moins à nos sociétés – car la culture, l’histoire, jouent leur rôle, ainsi dans l’existence en Asie d’un suicide féminin qu’on qualifiera de « vindicatif », d’arme ultime de protestation et d’action sur les vivants).
Alors qu’il y a un siècle c’étaient les villes qui étaient en quelque sorte des bouillons de culture des bacilles suicidogènes, ce sont aujourd’hui d’avantage les campagnes, plus largement les zones géographiques situées à l’écart des centres de richesse, qui sont relativement plus frappées. De même, alors que Durkheim considérait que « la misère protège », aujourd’hui tel n’est plus le cas, au contraire.
En réalité, expliquent Baudelot et Establet, la question est celle des relations sociales, de leur ampleur et de leurs qualités. L’isolement social est facteur de suicide, et c’est aujourd’hui dans les villes, et d’abord dans les catégories sociales supérieures, que les relations sociales se nouent le plus aisément, avec le plus de diversité. Ce que Durkheim appréciait au début du XX) siècle était le résultat d’une situation où la norme sociale restait celle héritée d’un mode de vie rural (et souvent empreint de religion, facteur inhibant du suicide), où la vie en ville se créait, était en rupture, en recherche. C’est aujourd’hui quasiment l’inverse, et c’est ce dont témoignent les modifications constatées dans les données sur le suicide.
Autre modification d’importance : l’augmentation relative dans les dernières décennies du taux de suicide de la jeunesse. Pour les auteurs, l’explication est que « le ralentissement de la croissance s’accompagne d’une profonde mutation du statut social de la jeunesse (…) la fin des études, le premier emploi, le départ de chez les parents (…) sont progressivement retardés, et cela dans toutes les catégories sociales ». (…)
« Surtout, ce sont les jeunes qui sont chargés d’expérimenter les nouvelles formes d’emploi (et de chômage…) imposées par la nouvelle donne économique : précarité, petits boulots, flexibilité, intensification du travail, sur fond d’insécurité sociale et professionnelle grandissante. La précarité retentit négativement sur tous les aspects de l’existence (…) ».
Ainsi, constatons que l’étude des statistiques du suicide révèle la profondeur du problème de la précarité qui souleva les manifestations de mars et d’avril dernier contre le CPE.
« Suicide, l’envers de notre monde », révèle aussi une cartographie au moins sommaire du suicide en France aujourd’hui, corrélé avec les classes sociales, autant en France d’ailleurs qu’en Grande-Bretagne par exemple, où existe un fossé entre « l’Angleterre sinistrée de Ken Loach » et le « grand Londres de Blair-Thatcher ».
D’une manière générale, « le suicide a cessé de hanter les milieux plus aisés de la société pour se concentrer dans les milieux les plus pauvres et les plus fragiles. », les classes dominantes jouissant d’une « protection renforcée » ( cf. à ce sujet l’article publié sur ce même blog soulignant que seules les causes de mortalité indiscriminées socialement, donc touchant à égalité les dites classes dominantes, donnaient lieu à des démonstrations d’indignation médiatiques).
Bien entendu, il n’y a aucun mécanisme, d’autres facteurs interviennent comme la pratique religieuse, la place de la famille (avoir des enfants est un facteur de protection – le mercredi est d’ailleurs le jour de la semaine où l’on se suicide le moins), le genre, etc.
Le suicide indique aussi le degré d’intégration que propose une société à ses membres. Il révèle aussi une organisation de la société que, reprenant les conclusions de l’ethnologue Georges Devereux, Baudelot et Establet mettent en parallèle avec le tableau clinique de la schizophrénie : « distanciation des personnes, abstraction des relations, absence de configuration spatiale précise ».
Décidément, cette exception qu’est le suicide met en lumière les règles parfois invisibles de la société.
Voilà donc un livre décidément intéressant même pour des non – sociologues et dont un des aboutissements est que: « modestement, la sociologie contemporaine du suicide nous remet en présence des bonnes vieilles contradictions qui traversent le monde social depuis ses origines ».