Samedi 8 novembre 2008
Alors qu'Obama remportait l'élection présidentielle américaine, nous finissions Storytelling de Christian Salmon. Vertigineuse coïncidence. Nous reviendrons sur les limites flagrantes de cet essai, mais de prime abord, il met le doigt sur un phénomène qui vient de s'exprimer de manière éclatante aux Etats-Unis. C'est en effet une caractéristique moderne que d'avoir remplacé, dans le marketing d'abord, puis en politique et jusque dans la conduite de la guerre, l'exposé des faits par un "nouvel ordre narratif". Et au diable les "reality-based people", les malheureux attachés à l'analyse, au raisonnement, au faits, comme les nomment pour les dénigrer les politiciens américains. Ce qui compte, c'est la story, cette "arme de distraction massive".

Or c'est bien à une opération de "distraction massive" que viennent de se livrer les medias français, emboîtant le pas à leurs confrères américains. Ne discutons pas ici de la qualité de "l'histoire" d'Obama, ni de ses qualités personnelles qui sont certainement indéniables. Mais l'histoire qui nous est racontée est celle d'une "révolution américaine" (comme titrait Le Monde), au nom du fait qu'un métis accède à la présidence de la première puissance mondiale. Que cela démontre que l'Amérique a bien changé depuis les lois ségrégationnistes est incontestable. Mais Obama veut-il et peut-il changer l'Amérique? Non.

Prenez le discours qu'il a prononcé suite à sa victoire : une suite de petites histoires symboliques, puisant dans les mânes de la American Story, et puis, ... le concret : l'annonce de la nécessité de "sacrifices" et de l'union nationale avec Mc Cain et son parti républicain!

Quel est le programme d'Obama? Les Storytellers l'oublient. Arrêter la guerre? Nenni : Obama veut l'intensifier en Afghanistan, l'étendre au Pakistan. La couverture santé? Son plan prévoit de faciliter le recours aux compagnies privées. Au demeurant, il est entouré de partisans de Clinton qui restera dans l'histoire comme celui qui détruisit l'essentiel du Welfare State aux Etats-Unis. Cherchons une raison à sa victoire, celle des démocrates : ce parti, contrairement au républicains, a voté majoritairement pour le plan Paulson de sauvetage des banques lors de son premier passage au Congrès.
Et le reste? Du vide consensuel, religieux en diable. Obama a raconté une belle histoire aux américains, et il est devenu aujourd'hui l'enseigne marketing du produit USA. Que cette histoire ait pris, c'est certain, quoiqu'avec des limites : la participation "record" s'est élevée à 66%, Obama a donc recueilli 35% des suffrages du corps électoral américain. Cela relativise significativement les envolées lyriques sur "l'élan populaire". 

Nous n'ignorons pas l'évènement social que représente l'accession d'un candidat de couleur dans le pays qui fut celui de la ségrégation. Mais nous n'ignorons pas non plus que la première femme à accéder au pouvoir dans un pays européen majeur fut ... Margaret Thatcher. Qu'est-ce qui comptait le plus? Son genre, ou sa politique?

Revenons à Salmon et à son essai. Outre qu'il est souvent de seconde main, il manque cruellement de la dimension la plus essentielle : l'Histoire.
Car si le storyteling est devenu en effet le mode de communication et de gouvernance assumé et théorisé en ce début de XXI° siècle, ce n'est pas foncièrement une nouveauté. Par le passé, nombreux ont été les régimes politiques - depuis l'antiquité - qui fondaient  leur "légitimité" sur une histoire les glorifiant. Qul est leur point commun? C'est qu'ils n'avaient pas face à eux d'opposition politique intérieure.

Le storytelling  dans l'histoire est donc toujours le masque plus ou moins souriant de tout totalitarisme.

Et l'élection d'Obama s'inscrit dans cette dynamique : tous les syndicats américains se sont alignés sur sa candidature du même élan (mais avec ô combien plus de force militante) que le Wall Street Journal. Il n'y a pas eu de place dans cette élection pour d'autres candidats, faute de la capacité à rassembler les centaines de milions de dollars nécessaires - et donc faute d'être soutenus par ces mêmes syndicats ouvriers ou d'employés.

Il n'y a donc pas lieu de se réjouir : la victoire d'Obama n'annonce pas d'amélioration autant pour les masses américaines confrontées à la pire crise depuis 1945, ni sur le plan international ( Obama s'est empressé de dire qu'il défendrait le "leadership américain", ce qui est logique).
Mais l'enthousiasme suscité à grands coups de millions et de medias s'inscrit dans l'abetissement politique qui demeure, en tout cas jusqu'à ce que la crise ait produit ses effets les plus corrosifs, la marque de notre époque. Ce n'est pas un changement de monde, c'est une opération de renforcement du vieux monde, dans tous ses aspects les plus hideux. Et que le porte drapeau de cette opération soit un métis est bien loin de suffire à nous en consoler.

Voir les 7 commentaires - Publié dans : actualité - Par O.C. - Ecrire un commentaire
Retour à l'accueil

Publicité

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus