De l’autre côté des miroirs… Karine Tuil offre avec cette Domination un livre où les reflets inversés se répondent,
une mise en abîme à plusieurs degrés où ricochent brutalement les figures de la narratrice, et derrière elle de l’écrivaine, et de son double inversé, roman dans le roman où la fille devient
garçon, seule manière sans doute de sublimer « ma première colère : celle de ne pas avoir été désirée, celle de ne pas avoir été un fils. »
La narratrice navigue en effet entre des personnalités masculines extrêmement fortes, comme des rochers aux angles acérés plantés en plein maelström identitaire. Ce père, d’abord, figure forte de l’humanitaire, médecin, pro-palestinien, prétendant incarner la vertu, les vertus, même lorsqu’il vient faire vivre sous son toi sa deuxième femme et leur enfant. « Un Casanova hospitalier qui avait fait de l’errance sexuelle un substitut à l’exil juif ». Ce père décédé que la narratrice va essayer de tuer pour de bon, en se glissant dans la peau (et dans le second roman) du fils qu’elle n’a pas été. Ce père dont on va découvrir sur le tard – il a bien caché son jeu – qu’il est juif lui-même. « Pendant la guerre ils avaient vécu cachés dans une cave. Quand ils en étaient sortis, ils avaient renoncé à savoir qui ils étaient. »
Et comme le dit Philip Roth, la seule définition valable du juif n’est-elle pas celle de quelqu’un qui se demande ce que cela signifie d’être juif ?
Cette question, le grand-père que la narratrice héberge, dont elle s’occupe, se l’est aussi posée toute sa vie. Ce personnage fantasque (« Les multiples identités que lui octroyaient ses capacités linguistiques. Il était un intellectuel lorsqu’il parlait en russe. Un tyran quand il s’exprimait en allemand. Un séducteur en anglais. Mais le français l’avait rendu fou ».) était, nous dit la narratrice « né juif, mais pendant plus de soixante ans, il avait cessé de l’être – « à cause de l’histoire, par commodité personnelle, à cause de la fureur antisémite, par désir de substitution, paresse, rejet de l’assignation identitaire, par peur, par conviction, à cause du silence de mon père, de la barbarie humaine, par assimilation, défi, déraison, trahison, pour emmerder ma femme ». »
Mais qu’est-ce qu’être juif ? C’est aussi s’affronter sous cet angle particulier à la question de la mort :
« Je ne veux pas « faire juive ». Déjà enfant, jupe plissée et serre-tête en velours, j’essayais de ressembler à ces petites blondes osseuses qui hantaient les couloirs de l’établissement où mes parents m’avaient inscrite ; mon père, devrais-je dire, ce juif obsédé par la chrétienté, par ce qu’elle impliquait d’ordre, de discipline et qu’il opposait inconsciemment à ce que la famille de sa femme qualifiait « d’hystérie juive ».
« Faire juive », dans le langage familial, c’est être menée à la mort. »
La mort donc, celle du père, celle d’un peuple, qui hante ces lignes et leurs reflets, où tâtonne (mais un peu trop rapidement à notre goût, pas de manière assez fouillée) Karin Tuil à la recherche du moyen de tuer son père pour devenir qui elle est vraiment.
Et le médiateur de ce chemin tortueux ne sera autre que le commanditaire du « roman de son père ». Il est lui-même un personnage trouble et ambigu, un éditeur mystérieux, qu’elle esquisse ainsi : « Vous aimez, vous jetez : au suivant ! Séducteur notoire, éditeur sadique, hâbleur, tricheur, mythomane irascible, caractériel, manipulateur, paranoïaque. Obsédé sexuel, textuel. Pervers polymorphe. Et fou » (car donc, le reste n’était pas de la folie. C’est tout dire !). Celui-ci veut bien plus qu’un livre, il le lui dit : « je veux tout de toi : ton livre, ton corps, ton esprit ». Mais vous ne donnez rien. » répond-elle. Ce qui ne l’empêche pas de succomber à ce charme vénéneux, d’un homme qui à l’âge de son père, qui l’emmène dans une relation basée sur la volonté de dominer, d’écraser l’autre à laquelle elle consent pour mieux la pervertir à son tour, devenant progressivement dans sa « vraie » vie le garçon qu’elle a créé pour rédiger son roman.
Mais la domination n’est pas qu’une relation entre deux personnes. L’écrivain, en sculptant les mots qui permettent d’aller à l’identité, d’élaguer les branches mortes qui obscurcissent la vie, cherche aussi à dominer une réalité dans laquelle autrement il se noyerait (pour paraphraser, je crois, Philip Roth auquel peut-être un hommage indirect est rendu, en faisant entrer en scène un personnage militant pour le retour en Europe comme dans opération Shylock). Passant sous les fourches caudines perverses de son éditeur, elle lui renverra son livre fini comme on assène un direct, le tuant à son tour symboliquement et au travers lui ce père absent, prestigieux, insaisissable.
« Vous venez de me ramener à mon père, à mon histoire familiale, à nos trahisons, nos secrets. A l’identité. A
ce qu’elle recèle de corruption, de honte de soi, de peur. De désir aussi. D’érotisme. A tout ce que je voudrais oublier. »
Malgré, répétons-le, une brièveté sans rapport avec ce qu’aurait dû être l’aboutissement d’un tel sujet (mais il faut en avoir les épaules), nous avons là entre les mains un des seuls livres de la « rentrée littéraire » qui soit bien écrit, en fait, écrit tout court ce qui est rare en ces temps misérables pour la langue sincère et authentique, un livre qui rappelle à sa manière qu’à ne pas aborder les questions-clés de l'identité, plus généralement les questions douloureuses : « tôt ou tard, ces choses-là vous remontent à la gueule ».
A bon entendeur !