Dimanche 23 mars 2008
Avouons-le : il y a quelque chose d'inquiétant, a priori, à voir un nouveau roman d'un auteur plein de promesses adopter le point de vue d'un enfant via son journal intime. Nos lecteurs savent combien l'infantilisation générale du monde , sa déresponsabilisation en quelque sorte, nous semble un symptôme préoccupant qui manifeste un abaissement général de la courbe de la pensée, pour le dire vite.

Et néanmoins, pour ce second livre traduit en français, Milena Agus parvient à éviter l'essentiel des écueils inhérents à l'exercice. Si elle a adopté le point de vue d'une jeune enfant de quatorze ans dont le père a disparu, ce n'est pas pour nous servir de l'eau de rose, mais une liqueur toujours forte, emplie de cette rude Sardaigne qui sert encore de théâtre à ce drame là où "le ciel est transparent, la mer couleur saphir et lapis-lazuli, les falaises granit or et argent, la végétation riche d'odeurs. Sur la colline, dans les lopins de terre arrachés au maquis qu'on cultive entre leurs murets de pierre sèche, le printemps resplendit du blanc des fleurs d'amandiers, l'été du rouge des tomates et l'hiver d l'éclat des citrons".

Et dans ce paradis, Agus décrit une situation infernale, celle de "Madame", propriétaire d'une propriété en bord de mer, "madame" qui, de n'avoir jamais été aimée pense qu'elle ne peut l'être qu'en étant dévalorisée, piétinée, même, "madame" qui appelle à ce qu'on l'humilie, la traite plus bas que terre, tout plutôt que vivre ces moments où "elle se rappelle qu'elle est seule et a l'impression d'étouffer", "madame" qui en quelque sorte "fuit le bonheur avant qu'il ne se sauve". C'est qu'elle s'estime indigne, et vit dans la frayeur de ces coups que le manque d'amour peut vous tirer "à bout portant (...) une de ces hemorragies internes où l'on vomit le sang par des blessures invisibles".

Et quand l'amour la rattrape malgré tout, elle est comme aveugle, désemparée. Le drame, l'autodestruction, rôdent et menacent. Et cette voix d'enfant qu'a adoptée Milena Agus chante la dureté de la vie, la difficulté d'aimer et d'être aimé, elle chante les tragédies souterraines avec une force et une vérité qui nous emporte jusqu'au bout de ce sentier escarpé, sarde, qu'elle nous invite à emprunter.

sardaigne.jpg

Voir les 3 commentaires - Publié dans : romans - Par O.C. - Ecrire un commentaire
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Commentaires

J'avais beaucoup aimé "Mal de pierre", celui là me tente. Beau billet pour un encore très beau texte sans doute... J'ai acheté ce nouveau titre il n'y a pas très longtemps, il me tarde de le lire...
Commentaire n° 1 posté par sylvie le 23/04/2008 à 10h23
Tu m'en diras des nouvelles !
Réponse de O.C. le 25/04/2008 à 14h45
Très bel hommage à un livre plein d'émotion et de douleur, qui aurait peut-être mérité plus d'approfondissement, tant sa richesse est grande
Commentaire n° 2 posté par sybilline le 01/06/2008 à 12h06
bon, ça y est ! je l'ai lu, et j'ai beaucoup aimé. Je l'ai trouvé beaucoup plus violent dans les émotions que le premier. Le désespoir de Madame est terrible et semble sans fond... Mais quel récit pour parler de la difficulté de vivre! c'est magnifique.
Commentaire n° 3 posté par sylvie le 29/06/2008 à 21h24
n'est-ce pas ;-) ?
Avis partagé!
Réponse de O.C. le 30/06/2008 à 15h17

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