Lundi 5 décembre 2005
Coïncidence: alors que la note sur "parlons travail" était bouclée, on apprenait qu'Aaron Appelfeld avait obtenu le prix Nelly Sachs pour l'ensemble de son oeuvre.

Roth note dans "Parlons Travail" :
"Les écrivains, c'est moins étonnant qu'il n'y paraît, se divisent comme le reste de l'humanité entre ceux qui écoutent et ceux qui n'écoutent pas".

Roth a écouté Appelfeld. J'en extrais une remarque que les connaisseurs apprécieront, peut-être, qui se rapporte à ce mouvement contraditoire d'enracinement et de déracinement, celui d'Aaron Appelfeld qui, enfant, parlait yiddish et allemand, et va écrire en hébreu. Ecoutons:

"J'ai appris l'hébreu à la sueur de mon front. C'est une langue difficile, sévère, ascétique; elle a pour fondement l'antique proverbe de la Mishna: "Le silence est le rempart de la sagesse".
La langue hébraïque m'a appris à penser, à être économe de mes mots, à ne pas me répandre en adjectifs, ne pas trop intervenir, ne pas trop interpréter.

Quand je dis qu'elle m'a appris, cela fait partie de ses exigences. Sans l'hébreu, je doute que j'aurais trouvé la voie du judaïsme. L'hébreu m'a offert le coeur du mythe juif, sa manière de penser, de croire,  depuis la Bible jusqu'à Agnon - cinq mille ans de créativité juive, à la trame serrée, avec ses hauts et ses bas : la langue poétique de la Bible, la langue juridique du Talmud et la langue mystique de la Kabbale.

Cette richesse n'est pas d'un maniement facile.  On est parfois suffoqué par une pléthore d'associations, par la multitude de mondes que recèle un seul vocable. N'empêche qu'on a là des ressources fabuleuses, et qu'on y trouve plus que son compte.

Comme presque tous les autres jeunes survivants de l'holocauste, je voulais échapper à mes souvenirs, à ma judéité, et me construire une nouvelle image. Qu'est-ce qu'on a pu faire pour se métamorphoser, pour être blonds, grands, forts - pour être des goyim, avec tous leurs signes extérieurs!
Cette langue hébraïque semblait étrangère, non juive, à nos oreilles, ce qui explique peut-être notre coup de coeur pour elle.

Et puis là s'est produit quelque chose de sidérant. Cette langue elle-même, oùnous voyions un moyen de nous oublier, de nousfondre dans la célébration d'Israël, de sa terre, de son héroïsme, cette langue m'a piégé, et conduit, bien contre mon gré, aux archives les plus secrètes du judaïsme, dont je n'ai plus bougé depuis."

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