Dimanche 8 juillet 2007

 

herisson.jpgVoici un succès de librairie qui a de quoi intriguer.

 

La recette ?
Prenez d’abord une concierge d’un immeuble cossu qui s’emploie à dissimuler son érudition d’autodidacte sous des airs bourrus de circonstance. Présentez au fil des pages un journal intime qui ne dit son nom qu’en passant (« quelle autre raison pourrai-je avoir d’écrire ceci, ce dérisoire journal d’une concierge vieillissante »), journal qui sera scandé par des questions existentialo-philosophiques. Ainsi « où se trouve la beauté ? », ou « que connaissons-nous du monde ? », ou encore qu’est-ce que l’art, question à laquelle on s’entend répondre : «l’Art c’est l’émotion sans le désir  (!).

 
 

Croisez ce journal qui ne dit pas son nom avec un autre, le journal intime d’une jeune fille d’une famille riche qui a planifié son suicide pour les mois qui viennent pour cause d’hyper-lucidité, et qui cherche un sens à la vie en y consignant ses "pensées profondes".

 
 

Rajoutez un évènement, à savoir l’arrivée dans l’immeuble d’un japonais, riche, forcément, mais fin observateur et terriblement cultivé, qui va déceler la réalité des personnages sous les masques (de Nô ?) dont ils s’affublent, et la beauté qu’ils recèlent.

 


Mais qu’est-ce que la beauté dans ce livre ? Un passage du journal de la pré-adolescente décrit sa concierge en ces termes qui donnent leur titre à ce roman : « elle a l’élégance du hérisson :  l’extérieur elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires, et terriblement élégantes ». Qu’on se le dise !

 

Un hérisson est-il « élégant » ? En tout cas c’est un animal qui évoque plus l’adolescence, variante du bernard-l’ermite évoqué en son temps par Dolto, qu’autre chose.

 
 

Et au fil des pages s’insinue ce doute : que fait ce livre dans la collection Nrf de Gallimard quand à l’évidence il s’agit d’un conte philosophique, sorte de petit manuel du "sens de la vie" à destination d’un jeune public ?

 
 

Ou alors, une nouvelle fois, s’agirait-il de flatter, ou tout du moins d’utiliser, l’infantilisation croissante des adultes dans la société, que nous évoquâmes notamment ici ? En tout cas, sexe, violence, passions fortes, sont explicitement éliminés. Les racines psychologiques du comportement de cette concierge sont quant à elle expédiées en quelques lignes. Autant dire qu’il ne faut pas chercher complexité et profondeur dans les personnages du petit univers qu’explore ce roman, univers bourgeois et feutré, critiqué, certes, mais de l'intérieur. Une nouvelle pierre dans l'édifice de la "littérature sans estomac", pour reprendre l'expression de Pierre Jourde?

 
 

Quant à l’autre fil rouge de cet opus, le recours constant à la culture japonaise – synthétisé par la fascination de la concierge pour un camélia solitaire dans un film d’Ozu, il laisse sur sa faim. Cette culture, bien plus complexe, sert ici ... de paravent à un propos inspiré très directement du boudhisme zen,  selon lequel le bonheur réside dans l’oubli de soi-même.

 

« Ainsi en va-t-il des moments heureux de notre existence. Déchargés du fardeau de la décision et de l’intention, voguant sur nos mers intérieures, nous assistons comme aux actions d’un autre à nos divers mouvements et en admirons pourtant l’involontaire excellence ; quelle autre raison pourrai-je avoir d’écrire ceci, ce dérisoire journal d’une concierge vieillissante, si l’écriture ne tenait pas elle-même de l’art du fauchage ? Lorsque que les lignes deviennent leurs propres démiurges, lorsque j’assiste, tel un miraculeux insu, à la naissance sur le papier de phrases qui échappent à ma volonté et, s’inscrivant malgré moi sur la feuille, m’apprennent ce que je ne savais ni ne croyais vouloir, je jouis de cet accouchement sans douleur, de cette évidence non concertée, de suivre sans labeur ni certitude, avec le bonheur des étonnements sincères, une plume qui me guide et me porte.

 

Alors j’accède dans la pleine évidence et texture de moi-même, à un oubli de moi qui confine à l’extase, je goûte la bienheureuse quiétude d’une conscience spectatrice. »

 
 


Variante sur le même thème : le recours au thé, version japonaise, quand le quotidien est qualifié de « maussade, vide et submergé de peine », ou encore quand « l’univers conspire à la vacuité, les âmes perdues pleurent la beauté, l’insignifiance nous encercle ». Notre concierge y répond en recourant à ce vieux et certes beau cérémonial : « Alors buvons une tasse de thé. Le silence se fait on entend le vent qui souffle au-dehors, les feuilles d’automne bruissent et s’envolent, le chat dort dans une chaude lumière. Et dans chaque gorgée, se sublime le temps.»

 
 

 
Alors signe des temps, de voir un tel conte philosophique gentillet, certes pas mal troussé, édité et primé comme de la littérature… pour les adultes que nous sommes ?

 

En tout cas on nous autorisera à laisser l’amour des hérissons à ceux qui, comme la concierge improbable de la rue de Grenelle veulent fuir le combat, les contradictions, bref tout ce qui fait que la vie est la vie.

 

commentaires (2)    publié dans : romans par O.C. ajouter un commentaire
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