Samedi 27 janvier 2007
Disons le d'emblée, il y a sans doute du déjà vu dans Little Children de Todd Field, et en particulier il est parfois difficile de ne pas faire des rapprochements avec American Beauty, la dimension onirique en moins, mais tant la manière de filmer, douce et bien léchée, que l'environnement pavillonnaire cossu des banlieues américaines, y poussent.  Et puis le thème apparent du film lui même, à savoir une remise en question du suburban&rich americain way of life.

Mais, si au demeurant cette référence n'a rien d'infâmant, Little Children a sa propre dimension, que le titre indique d'ailleurs plus qu'on pourrait le croire: il dépeint - avec quelques traits d'humours assez réussis - une société totalement infantilisée, construite et conçue pour le "bonheur insoutenable" de ces petits monstres qu'ainsi elle fabrique, des enfants auquel tout doit être sacrifié, auxquels on ne dit non qu'à grand'peine, bref qui dictent leur loi.

Une société dans laquelle les parents restent eux mêmes de plus en plus de grands enfants - ceux qui sont au foyer, mais aussi, souligne le scénario, ceux qui travaillent et qui ne valent pas mieux, oscillant entre la perversion minable sur le net et la fascination malsaine pour des enfants... sans père!


Allez, permettons-nous une incise : le philosophe Bernard Stiegler vers le site duquel un des liens ci-contre pointe a souligné - c'est un de ses points forts - à quel point l'infantilisation générale de la société est l'un des résultats de la volonté des grands groupes des médias et des loisirs de faire manger leur soupe à toute la population. "L'enfant" (souvenons-nous du film des frères Dardenne qui prenait les mêmes phénomènes se réfractant cette fois dans les couches populaires) c'est aussi  la figure même du consommateur absolu, sans limites, sans ce surmoi relié dit Stiegler à l'image du père, et qui dans le passé était structuré par des refus.

L'infantilisation générale de la société est donc pour lui un processus organisé qui vise à déplacer l'énergie libidinale des individus (excusez le jargon) vers les objets de consommation, sachant que cette dernière ne peut satisfaire la libido et est donc une source terrible de frustration.
Fin de la parenthèse philosophique, et revenons au film qui dit lui un petit peu autre chose même s'il porte finalement sur le même phénomène.


Little Children insiste lui  sur une autre dimension de cette "dictature infantile" sur les esprits, et le fait sans détour : une société tournée autour de l'enfant est une société castrée, une société malade et castratrice, qui bannit de sa vue tout ce qui rappellerait une figure paternelle forte, condamne le sexe, et bannit toute expression de la vie elle même en fin de compte.
Mais à ce sujet du politiquement correct, vous connaissez peut-être déjà le livre de "référence" d'Acide critique?


Et, dites-moi, vous ne croyez pas sérieusement que ces tendances s'arrêteraient aux grilles des résidences de l'upper middle class américaine, n'est-ce pas? Sinon, allez donc faire un tour cet après midi dans un grand centre commercial!

Bref : on peut regretter l'abus de la voix off, les intentions moralistes trop évidentes de ce film sont trop lourdes, notamment la scène clé qui consiste en une explication de texte de madame Bovary, mais c'est sans doute qu'il est trop fait depuis l'intérieur de ce monde là. Ce n'est pas un ouragan jouissif qui viendrait détruire : c'est le suburban castration blues, chanté à voix douce, avec humour, par des acteurs crédibles, et suffisamment fort pour faire souffler une petite brise bienvenue.

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Vendredi 19 janvier 2007
Il fallait bien que ça arrive en 2007, et bien c'est fait : un film dont on se peut passer.

Tel est cet "illusioniste", emmené par un Edward Norton qui se surpasse dans l'inexpressivité qui peut lui aller si bien en d'autres circonstances, et tissé autour d'un scénario dont l'incohérence déjà assez forte fait un bond avec la fin. Ajoutez à ça des images d'une platitude extrême, et vous aurez tous les ingrédients d'un film plat.

C'est dommage : un magicien mystérieux de retour de l'orient, Vienne en 1900, un amour d'enfance, allez, rêvons que ces ingrédients aient été utilisés par un vrai magicien, Tim Burton, flanqué de son  habituel Johnny, au choix entre les noces funèbres ou sleepy hollow... d'autant qu'on devine au travers de cet illusioniste à quel point le cinéma se prête magnifiquement à la magie, qu'on se souvient que le cinéaste peut aussi être l'illusioniste suprême de nos temps modernes, qu'il se prenne au sérieux... ou pas!

N'est pas magicien qui veut!

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Mardi 16 janvier 2007
Il faut remettre les pendules à l'heure ! Voilà ce que prétend faire, dans tous les sens du terme, une émission télé consacrée à l'anniversaire de la révolution roumaine qui sert de trame à ce film dont l'humour est inversement proportionnel au budget.

Noyant son incompétence sous un déluge de phrases ronflantes sans queue ni tête, le journaliste, propriétaire de la chaîne, pose une question d'apparence anodine... "où étiez vous à 12h08?" (heure à laquelle la télévision a annoncé la fuite de Ceausescu).

C'est que de la réponse à cette question dépend, il n'en démordra pas, le fait de savoir si oui ou non il y a eu révolution, oh, même pas en Roumanie, non, pensez!, mais dans sa petite ville.

Telle perspective, tels résultats :
à grands coup de pieds et de jurons, les petites histoires, cocasses, grinçantes, chassent la grande , qui ne ressurgit que sous la forme presque spectrale d'un coup de téléphone final rappelant que, pendant que certains se cachaient, que d'autre se soûlaient, certains mouraient.

C'est le fantôme de la révolution roumaine de 1989, cette grande allumeuse des lumières des réverbères, comme il est dit dans une magnifique métaphore, qui hante ce film.

Et la toute petite lumière de cette toute petite ville et de ses tout petits notables, cette lumière allumée si tardivement, après la levée du jour en 1989, pose comme en veilleuse la question : qu'en est-il advenu? 
Si les uns et les autres se sont reconvertis, l'agent de la securitate devenu chef d'entreprise a vu le journaliste prendre son relais en soumettant à la question son propre invité, dans un décor hérité directement des années du "socialisme réel".

On nous permettra une incise historique, puisqu'il semble que l'existence même d'une révolution roumaine de 1989 est de plus en plus niée. Mais du 16 décembre 1989, jour de la première manifestation à Timisoara, à la chute de Ceausescu et la reddition, après de réels combats, des forces de sa police politique, c'est une véritable insurrection qui a soulevé la Roumanie, au cours de laquelle des organismes de toute sorte se sont constitués, indépendamment du pouvoir, comités d'usine, de quartier, etc. Cette révolution a été immédiatement coiffée et confisquée par un Comité de Salut Public composé exclusivement d'anciens hiérarques du PC roumain et de l'armée, qui se sont empressés de liquider Ceausecu pour tourner rapidement la page, et de conjuguer reconversion de l'ancien appareil et instauration brutale de l'économie de marché.

Mais les petites lumières des lampadaires sont opiniâtres.

Et l'humour ravageur, hilarant, grotesque avec lequel le réalisateur Corneliu Porumboiu arrache les faux semblants des décors en carton pâte de la Roumanie d'aujourd'hui est leur rire dans la nuit.


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Jeudi 4 janvier 2007
Il y a d'abord ce noir et blanc. Si différent de celui qu'on avait vu, par exemple, chez Eastwood.
Une image en colère, très sombre, vibrante parfois, qui permet de faire place nette des clichés ensoleillés sur l'Amérique latine.
Il y a ensuite cette musique, lancinante, ou la joie grince.

Il y a aussi un rythme qui rappelle qu'espérer en espagnol veut dire attendre.

Cela pourrait se passer n'importe où en Amérique latine, ces dernières années : les exactions des militaires, le soulèvement des paysans...

C'est là une ancienne histoire, contée la nuit au coin du feu par Plutarco, le vieux violoniste, qui va nouer une relation particulière et tellement risquée avec le chef des militaires, lui aussi amoureux de la musique (oui, on peut penser au Silence de la mer de Vercors).

Il y a de la colère, mais, au contraire du récent Ken Loach par exemple, cette colère est diffuse, elle est presque sans mots. Et elle est fondée sur un sentiment puissant pour cette terre, que la caméra caresse, un soir en forêt, à la lueur des brasiers d'un campement de fortune, une terre nimbée de fumée où germent tous les récits, la musique, et la résistance, une terre embrasée souterrainement par l'amour que lui déclare Francisco Vargas dans ce premier film très rare et très fort.


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