Rien n'était resté d'aplomb et solide, les crevasses gagnaient les maisons voisines, il y avait chaque jour de nouveaux écroulements. Les unes sur les autres, les banques s'effondraient, avec le
fracas brusque des pans de murs demeurés debout après un incendie.
Dans une muette consternation, on écoutait ces bruits de chute, on se demandait où s'arrêteraient les ruines.
(...)
elle vit, devant elle, la Bourse. Le crépuscule tombait, le ciel d'hiver, chargé de brume, mettait derrière le monument comme une fumée d'incendie, une nuée d'un rouge sombre, qu'on aurait crue
faite des flammes et des poussières d'une ville prise d'assaut.
Et la Bourse, grise et morne, se détachait, dans la mélancolie de la catastrophe qui, depuis un mois, la laissait déserte, ouverte aux quatre vents du ciel, pareille à une halle qu'une disette a
vidée.
C'était l'épidémie fatale, périodique, dont les ravages balaient les marchés tous les dix à quinze ans, les vendredi noirs, ainsi qu'on les nomme, semant le sol de décombres.
Il faut des années pour que la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de banque se reconstruisent, jusqu'au jour où, la passion du jeu ravivée peu à peu, flambant et recommençant
l'aventure, amène une nouvelle crise, effondre tout, dans un nouveau désastre.
Mais cette fois, derrière cette fumée rousse de l'horizon, dans les lointains troubles de la ville, il y avait comme un grand craquement sourd, la fin prochaine d'un monde."
Alors qu'Obama
remportait l'élection présidentielle américaine, nous finissions Storytelling de Christian Salmon. Vertigineuse coïncidence. Nous reviendrons sur les limites flagrantes de cet essai,
mais de prime abord, il met le doigt sur un phénomène qui vient de s'exprimer de manière éclatante aux Etats-Unis. C'est en effet une caractéristique moderne que d'avoir remplacé, dans le
marketing d'abord, puis en politique et jusque dans la conduite de la guerre, l'exposé des faits par un "nouvel ordre narratif". Et au diable les "reality-based people", les malheureux attachés à
l'analyse, au raisonnement, au faits, comme les nomment pour les dénigrer les politiciens américains. Ce qui compte, c'est la story, cette "arme de distraction massive".
Or c'est bien à une opération de "distraction massive" que viennent de se livrer les medias français, emboîtant le pas à leurs confrères américains. Ne discutons
pas ici de la qualité de "l'histoire" d'Obama, ni de ses qualités personnelles qui sont certainement indéniables. Mais l'histoire qui nous est racontée est celle d'une "révolution américaine"
(comme titrait Le Monde), au nom du fait qu'un métis accède à la présidence de la première puissance mondiale. Que cela démontre que l'Amérique a bien changé depuis les lois
ségrégationnistes est incontestable. Mais Obama veut-il et peut-il changer l'Amérique? Non.
Prenez le discours qu'il a prononcé suite à sa victoire : une suite de petites histoires symboliques, puisant dans les mânes de la American Story, et puis,
... le concret : l'annonce de la nécessité de "sacrifices" et de l'union nationale avec Mc Cain et son parti républicain!
Quel est le programme d'Obama? Les Storytellers l'oublient. Arrêter la guerre? Nenni : Obama veut l'intensifier en Afghanistan, l'étendre au Pakistan. La
couverture santé? Son plan prévoit de faciliter le recours aux compagnies privées. Au demeurant, il est entouré de partisans de Clinton qui restera dans l'histoire comme celui qui détruisit
l'essentiel du Welfare State aux Etats-Unis. Cherchons une raison à sa victoire, celle des démocrates : ce parti, contrairement au républicains, a voté majoritairement pour le plan Paulson de
sauvetage des banques lors de son premier passage au Congrès. Et le reste? Du vide consensuel, religieux en diable. Obama a raconté une belle histoire aux américains, et il est devenu aujourd'hui l'enseigne marketing du
produit USA. Que cette histoire ait pris, c'est certain, quoiqu'avec des limites : la participation "record" s'est élevée à 66%, Obama a donc recueilli 35% des suffrages du corps électoral
américain. Cela relativise significativement les envolées lyriques sur "l'élan populaire".
Nous n'ignorons pas l'évènement social que représente l'accession d'un candidat de couleur dans le pays qui fut celui de la ségrégation. Mais nous n'ignorons pas
non plus que la première femme à accéder au pouvoir dans un pays européen majeur fut ... Margaret Thatcher. Qu'est-ce qui comptait le plus? Son genre, ou sa politique?
Revenons à
Salmon et à son essai. Outre qu'il est souvent de seconde main, il manque cruellement de la dimension la plus essentielle : l'Histoire.
Car si le storyteling est devenu en effet le mode de communication et de gouvernance assumé et théorisé en ce début de XXI° siècle, ce n'est pas foncièrement une nouveauté. Par le passé,
nombreux ont été les régimes politiques - depuis l'antiquité - qui fondaient leur "légitimité" sur une histoire les glorifiant. Qul est leur point commun? C'est qu'ils n'avaient pas face à
eux d'opposition politique intérieure.
Le storytelling dans l'histoire est donc toujours le masque plus ou moins souriant de tout totalitarisme.
Et l'élection d'Obama s'inscrit dans cette dynamique : tous les syndicats américains se sont alignés sur sa candidature du même élan (mais avec ô combien plus de force militante) que le Wall
Street Journal. Il n'y a pas eu de place dans cette élection pour d'autres candidats, faute de la capacité à rassembler les centaines de milions de dollars nécessaires - et donc faute d'être
soutenus par ces mêmes syndicats ouvriers ou d'employés.
Il n'y a donc pas lieu de se réjouir : la victoire d'Obama n'annonce pas d'amélioration autant pour les masses américaines confrontées à la pire crise depuis 1945, ni sur le plan international (
Obama s'est empressé de dire qu'il défendrait le "leadership américain", ce qui est logique).
Mais l'enthousiasme suscité à grands coups de millions et de medias s'inscrit dans l'abetissement politique qui demeure, en tout cas jusqu'à ce que la crise ait produit ses effets les plus
corrosifs, la marque de notre époque. Ce n'est pas un changement de monde, c'est une opération de renforcement du vieux monde, dans tous ses aspects les plus hideux. Et que le porte drapeau de
cette opération soit un métis est bien loin de suffire à nous en consoler.
Jean-François Richet reste pour nous d'abord l'auteur d'Etats des lieux, film fait de bric et de broc, servi à l'époque par un excellent
Patrick Dell'isola, et qui traçait un portrait brûlant des quartiers ouvriers.
A l'époque d'ailleurs, Richet vilipendait La haine de Kassovitz (dans lequel Vincent Cassel brillait déjà) comme un film de "petit-bourgeois", si la mémoire ne nous fait pas défaut.
Et c'est avec une profonde satisfaction qu'on ressort de cette première partie de son Mesrine. En effet, Richet, tout en recourant à un cinéma nerveux, spectaculaire (ironiquement,
Natixis fait partie des financiers de cet opus consacré à un braqueur, mais est-ci étonnant?), réussit à mettre en accusation la machine à fabriquer des bandits.
Car qu'est-ce que ce Mesrine-là (incarné avec incandescence par Vincent Cassel)? Certes, un gamin de banlieue violent, brutal, mégalomaniaque. Mais c'est d'abord, murmure Richet, le produit d'une
série de faits politiques.
Le premier est la guerre d'Algérie lors de laquelle l'Etat français glorifia les tueurs les plus infâmes et somma une grande partie des jeunes appelés de se comporter comme des barbares.
Le second est le "milieu" et l'extrême droite - l'OAS en l'occurence - eux aussi des sous-produits de l'histoire politique française, depuis la reconstruction d'après-guerre et ses trafics
jusqu'au double discours tenu perpétuellement par les pouvoirs successifs sur "l'Algérie française", le racime d'Etat.
Ce n'est pas pour rien que Richet nous montre un policier exécuter froidement deux de ses membres : entre les moeurs de l'Etat et celles des barbouzes et autres proxénètes, il n'y a guère de
marge.
Puis c'est l'exploitation capitaliste qui est mise en cause, d'abord le refus par le jeune Mesrine d'un travail aliénant et mal payé, mais aussi son licenciement ultérieur, qui replonge le
jeune Mesrine de manière décisive dans le cloaque d'où il essayait de s'extraire.
Ajoutons-y une forte dose d'univers carcéral étouffant, meurtrier, terrifiant, cette "prison modèle" canadienne qui illustre parfaitement le texte du groupe Trust : "c'est dans tes
prisons qu'on fabrique le crime"; on a même droit aux conséquences de l'oppression nationale (du Québec).
Voilà les éléments, nous montre Richet, qui ont été le terreau sur lequel a poussé ce criminel : une société criminogène.
Ce Mesrine a aussi des traits hyper-modernes dans sa volonté constante d'être célèbre, de passer à la télévision, de se mettre en scène jusqu'au bout, quitte à se déréaliser lui-même complètement
: mais on est là aussi en plein dans les tendances mortifères qu'engendre la "société du spectacle" marchandisée à outrance.
Bref, Mesrine n'est pas, ce nous semble, glorifié dans ce film : bien qu'en en étant le centre, il apparaît comme le produit exacerbé, cristallisé, des tendances les plus réactionnaires
existantes dans la société (lemachisme n'en étant pas une des moindres). Voilà en quoi ce film est véritablement un brûlot politique, dont la fabrication, après tout, a toujours été la vocation
de Richet. On en attend donc la seconde partie avec gourmandise...
Prenez en vieux marabout universitaire, peau parcheminée, lunettes épaisses, casanier, blindé d'ennui, veuf, et au sens de l'humour proche du néant.
Plongez-le dans une New York bien agitée pour lui, au milieu de personnes qui lui soient on ne peut plus étrangères, deux immigrés, l'un musicien syrien, l'autre
sénégalaise.
Et observez le résultat.
Ce point de départ aboutit à des richesses inattendues.
La caméra caresse des personnages nimbés de musique et d'espoirs, confrontés au meilleur et au pire de l'Amérique.
Le meilleur : le bouillonnement new-yorkais. Le pire : une politique envers les étrangers qui sans doute aucun a servi de modèle à Sarkozy et son âme damnée Hortefeux, lequel vient de se signaler
en réunissant un sommet sur l'immigration à ... Vichy.
Comme le lâchera Hiam Abbas (cantonnée dans un rôle qui évoque trop les
citronniers pour qu'on s'en satisfasse), "on se croirait en Syrie" : dès lors qu'il s'agit des immigrés clandestins, l'arbitraire le plus total, le silence et les tracasseries
bureaucratiques règnent en maîtres. Occasion pour les spectateurs de ressortir ou de se procurer le Coloniser, exterminer d'Olivier Lecour-Grandmaison dans lequel il démontre que les
traitement infligés aux peuples colonisés a toujours servi de laboratoire et de point d'appui aux forces les plus réactionnaires. The Visitor en offre l'illustration dans les Etats-Unis
du patriot act.
C'est sans doute là la plus grande force de ce film : prendre des personnages relativement conventionnels, et tout particulièrement cet archétype de professeur, et
tout à la fois faire se fendre son armure poussiéreuse (grâce à la musique) et s'en servir pour dénoncer la politique menée par le gouvernement Bush - dont, en ce jour d'élection, on peut
affirmer hélas sans crainte qu'Obama n'y changera rien d'essentiel.
On notera en particulier les deux scènes où les forces de l'ordre intiment l'ordre menaçant à ce citoyen américain comme les autres de se tenir à l'écart de leurs agissements. Ne pas rester à
l'écart, voici une morale - celle d'un film par ailleurs bien fait et bien joué, dont la douceur automnale contraste avec la violence sous-jacente qu'il évoque- qui nous convient tout à fait
!
De l’autre côté des miroirs… Karine Tuil offre avec cette Domination un livre où les reflets inversés se répondent,
une mise en abîme à plusieurs degrés où ricochent brutalement les figures de la narratrice, et derrière elle de l’écrivaine, et de son double inversé, roman dans le roman où la fille devient
garçon, seule manière sans doute de sublimer « ma première colère : celle de ne pas avoir été désirée, celle de ne pas avoir été un fils. »
La narratrice navigue en effet entre des personnalités masculines extrêmement fortes, comme des rochers aux angles acérés
plantés en plein maelström identitaire. Ce père, d’abord, figure forte de l’humanitaire, médecin, pro-palestinien, prétendant incarner la vertu, les vertus, même lorsqu’il vient faire vivre sous
son toi sa deuxième femme et leur enfant. « Un Casanova hospitalier qui avait fait de l’errance sexuelle un substitut à l’exil juif ». Ce père décédé que la narratrice va
essayer de tuer pour de bon, en se glissant dans la peau (et dans le second roman) du fils qu’elle n’a pas été. Ce père dont on va découvrir sur le tard – il a bien caché son jeu – qu’il est juif
lui-même. « Pendant la guerre ils avaient vécu cachés dans une cave. Quand ils en étaient sortis, ils avaient renoncé à savoir qui ils étaient. »
Et comme le dit Philip Roth, la seule définition valable du juif n’est-elle pas celle de quelqu’un qui se demande ce que
cela signifie d’être juif ?
Cette question, le grand-père que la narratrice héberge, dont elle s’occupe, se l’est aussi posée toute sa vie. Ce
personnage fantasque (« Les multiples identités que lui octroyaient ses capacités linguistiques. Il était un intellectuel lorsqu’il parlait en russe. Un tyran quand il s’exprimait en
allemand. Un séducteur en anglais. Mais le français l’avait rendu fou ».) était, nous dit la narratrice « né juif, mais pendant plus de soixante ans, il avait cessé de l’être –
« à cause de l’histoire, par commodité personnelle, à cause de la fureur antisémite, par désir de substitution, paresse, rejet de l’assignation identitaire, par peur, par conviction, à cause
du silence de mon père, de la barbarie humaine, par assimilation, défi, déraison, trahison, pour emmerder ma femme ». »
Mais qu’est-ce qu’être juif ? C’est aussi s’affronter sous cet angle particulier à la question de la
mort :
« Je ne veux pas « faire juive ». Déjà enfant, jupe plissée et serre-tête en velours, j’essayais de
ressembler à ces petites blondes osseuses qui hantaient les couloirs de l’établissement où mes parents m’avaient inscrite ; mon père, devrais-je dire, ce juif obsédé par la chrétienté, par
ce qu’elle impliquait d’ordre, de discipline et qu’il opposait inconsciemment à ce que la famille de sa femme qualifiait « d’hystérie juive ».
« Faire juive », dans le langage familial, c’est être menée à la mort. »
La mort donc, celle du père, celle d’un peuple, qui hante ces lignes et leurs reflets, où tâtonne (mais un peu trop
rapidement à notre goût, pas de manière assez fouillée) Karin Tuil à la recherche du moyen de tuer son père pour devenir qui elle est vraiment.
Et le médiateur de ce chemin tortueux ne sera autre que le commanditaire du « roman de son père ». Il est
lui-même un personnage trouble et ambigu, un éditeur mystérieux, qu’elle esquisse ainsi : « Vous aimez, vous jetez : au suivant ! Séducteur notoire, éditeur sadique,
hâbleur, tricheur, mythomane irascible, caractériel, manipulateur, paranoïaque. Obsédé sexuel, textuel. Pervers polymorphe. Et fou » (car donc, le reste n’était pas de la folie. C’est
tout dire !). Celui-ci veut bien plus qu’un livre, il le lui dit : « je veux tout de toi : ton livre, ton corps, ton esprit ». Mais vous ne donnez rien. »
répond-elle. Ce qui ne l’empêche pas de succomber à ce charme vénéneux, d’un homme qui à l’âge de son père, qui l’emmène dans une relation basée sur la volonté de dominer, d’écraser l’autre à
laquelle elle consent pour mieux la pervertir à son tour, devenant progressivement dans sa « vraie » vie le garçon qu’elle a créé pour rédiger son roman.
Mais la domination n’est pas qu’une relation entre deux personnes. L’écrivain, en sculptant les mots qui permettent
d’aller à l’identité, d’élaguer les branches mortes qui obscurcissent la vie, cherche aussi à dominer une réalité dans laquelle autrement il se noyerait (pour paraphraser, je crois, Philip Roth
auquel peut-être un hommage indirect est rendu, en faisant entrer en scène un personnage militant pour le retour en Europe comme dans opération Shylock). Passant sous les fourches caudines perverses de son éditeur, elle lui renverra son
livre fini comme on assène un direct, le tuant à son tour symboliquement et au travers lui ce père absent, prestigieux, insaisissable.
« Vous venez de me ramener à mon père, à mon histoire familiale, à nos trahisons, nos secrets. A l’identité. A
ce qu’elle recèle de corruption, de honte de soi, de peur. De désir aussi. D’érotisme. A tout ce que je voudrais oublier. »
Malgré, répétons-le, une brièveté sans rapport avec ce qu’aurait dû être l’aboutissement d’un tel sujet (mais il faut en
avoir les épaules), nous avons là entre les mains un des seuls livres de la « rentrée littéraire » qui soit bien écrit, en fait, écrit tout court ce qui est rare en ces temps misérables
pour la langue sincère et authentique, un livre qui rappelle à sa manière qu’à ne pas aborder les questions-clés de l'identité, plus généralement les questions douloureuses : « tôt ou
tard, ces choses-là vous remontent à la gueule ».
L'exercice consistant à faire un film à thème à partir de trois moyen-métrages n'a rien d'évident. Ce Tokyo! est dans le genre une complète réussite.
Non seulement par la qualité des trois films, mais par la profonde unité qui les relie.
Tous trois interrogent en effet, chacun dans son genre, la société post-moderne qu'incarne par bien des aspects la métropole japonaise, cette sorte d'archipel d'individus désagrégés, empilés,
entassés et saturés de technologie de pointe.
C'est Michel Gondry qui ouvre le bal. On a eu l'occasion, ici ou là sur ce blog, de dire à la fois notre admiration pour son inventivité et notre agacement devant l'aspect
désincarné socialement de son oeuvre. Or le voici qui ici déploie sa "science des rêves" précisément comme un remède à une situation sociale complexe, celle de deux jeunes débarquant dans cet
univers de micro-appartements si spécifique au Japon, et cherchant à exister dans un société réglée comme du papier à musique (sérielle, dans ce cas). De visites de ces véritables cachots qu'on
leur propose de louer en petit boulots stupides, en passant par une fourrière gigantesque, la seule échappatoire réside dans les interstices les plus étroits, puis finalement dans une
métamorphose parfaitement maîtrisée techniquement par Gondry, sorte de semi-deshumanisation, conséquence logique d'un univers inhumain mais qui paradoxalement permet l'héroïne de trouver un
sens à sa présence en ville.
Leos Carax - qui restera toujours à nos yeux émerveillés le poète qui réalisa mauvais sang - décide lui d'ausculter les bas-fonds, les soubassements même, de cette société-là et
ses tours agressives et hautaines qui ouvrent ce film... titré "merde". Cela commence comme de juste par ses égoûts. En émerge un Denis Lavant cauchemardesque, qui s'attaque dans ses virées à
tous les symboles de l'empire du soleil levant, depuis les résidus de la seconde guerre mondiale qui jonchent les souterrains jusqu'aux téléphones portables et aux vies des tokyoites elles-mêmes.
Créature étrange, il ne se nourrit que des fleurs symbolisant la famille impériale ainsi que de billets!
C'est l'agent destructeur et subversif par excellence, la négation cauchemardesque du politiquement correct version japonaise. Une fois arrêté, il se trouve un avocat qui comprenne l'étrange
langue qu'il emploie (Jean-François Balmer, saignant à point). Et comment se nomme ce dernier? Voland, comme le diable du Maître et Marguerite de Boulgakov! C'est Méphisto à Tokyo, avec
toujours la maestria de la camera de Carax, assaisonnée d'un humour féroce et acéré.
Et comment sortir de cette société qui amène telle une spirale infernale à engendrer des hikkomori, ces personnes qui ne sortent plus de chez elles et fuient le contact avec le genre humain? Il
faudra, dit Bong Joon-ho dans le troisième volet de Tokyo! plusieurs tremblements de terre. Et encore! Par un savant glissement, tout en esthétique, il nous dévoile le visage de la ville
vidée de toute vie, de toute présence humaine, chacun chez soi, avec un téléphone pour commander le strict nécessaire par correspondance. Ce repli sur soi, permis et même encouragé par la
technologie et les industries modernes, semble n'avoir pour lui comme antidote que l'amour. C'est quelque peu naïf, mais entre la fantaisie de l'un, l'appétit de destruction du second, c'est
l'ingrédient parfait pour compléter une véritable réussite dont on peut que tous les féliciter.
Délaissant l'Angleterre d'où il nous offrit
des films tout à fait plaisants, l'excellent Match Point et le drolatique Scoop, Woody Allen s'est embarqué cette fois-ci dans un marivaudage catalan qui il faut bien le dire nous laisse
assez froids, nonobstant le déluge de soleil et de bon vin qui ponctuent le film.
Il y a en effet un goût de bâclé qui très vite vient gâcher celui des tapas.
Oh, les acteurs sont tout à fait à la hauteur dans leur rôle, avec une mention particulière pour Chris Messina, qui campe à la perfection un butor américain moyen de Wall Street, espèce peut-être
en voie de disparition et qui ne nous manquera pas!
Mais leurs prestations sont néanmoins corsetées par un scénario qui leur attribue des sentiments somme toute peu complexes, ceux d'archétypes de théâtre de boulevard- sauf peut-être quand tend à
s'installer une relation trioliste relativement inattendue. Et puis, surtout, le recours systématique à la voix off, qui n'est certes pas une surprise chez Allen, prend des dimensions telle que
les acteurs en sont amenés à débuter par ... la conclusion de scènes dont la narration nous a presque tout dit avant même qu'elles ne débutent! C'est pour le moins frustrant - et les multiples
vues purement touristiques de Barcelone n'y font rien (sinon donner envie d'y retourner).
Et donc cette ébauche de film semble ne jamais décoller, ne jamais atteindre ni l'intensité, ni le comique, qu'elle aurait pu offrir. Beaucoup de regrets, donc : un beau cadre, de bons acteurs,
une thématique potentiellement riche, celle des occasions manquées, ne font décidément pas un bon film.
Il est
temps chers lecteurs de verser quelques louches bien senties d'acide critique sur la crise du capitalisme pour prendre quelque hauteur et ne pas se laisser submerger par les flux et reflux des
marchés financiers et la cohorte de leurs laquais obséquieux qui ne savent qu'implorer les Dieux modernes, j'ai nommé les Etats.
Voici quelques observations dont nous nous offrirons le luxe de les considérer comme irréfutables (avis aux amateurs!).
1) Nous sommes face au plus grand hold up de l'Histoire de l'humanité.
Entre les différentes inerventions ciblées aux Etats-Unis et le plan Paulson, d'une part; et d'autre part les plans plus ou moins coordonnées en Europe, voici 2 mille milliards de dollars ou
d'euros, on nous fera grâce du taux de change, qui sont versés aux banques en déroute.
Impossible de faire un pronostic quant à savoir si la goinfrerie des Moloch de la Finance sera ainsi rassasiée. Mais c'est celle-ci qui est à l'origine de ce chantage peu banal : les détenteurs
théoriques de l'essentiel de l'argent circulant sur la planète menacent de l'escamoter si ils n'obtiennent pas une rallonge conséquente!
2) Ce hold-up se fait en prenant directement et indirectement dans les poches des honnêtes gens, ceux qui travaillent et font tourner nos sociétés au quotidien, sans spéculer sur la faillite
d'autrui ou l'inverse.
Directement : en France, l'épargne populaire est détournée au profit des PME, au détriment du logement social, comme si cette dernière question n'était pas brûlante - et au moment même où la
chute des prix immobiliers ouvre des opportunités pour améliorer une situation désastreuse. L'Unedic renonce à faire entrer les cotisations? Elle devra emprunter pour boucher le trou de
trésorerie, ce sont les malades et les chômeurs qui en subiront les conséquences!
Indirectement : en rallongeant sans limite la dette publique (dont les intéêts pour 2009 couteront déjà 45 milliards sur le budget de l'Etat).
Or qui paye la dette publique? Les travailleurs, qui sont proportionnellement les plus imposés de la société, eux qui n'ont ni niche fiscale, ni parachute doré, et qui sont accablés d'impôts
indirects type TVA et locaux d'un montant indécent.
Et à qui sont versés les intérêts des titre de la dette? Aux fonds de pension, c'est-à-dire aux mêmes banques qui les manipulent et en tirent profit. Incroyable mais vrai : l'endettement causé
pour éviter la banqueroute va enrichir... les banques !
3) Mais on touche là du doigt une autre vérité non moins dérangeante. Regardez-y à deux fois : depuis des décennies maintenant, tous les principaux Etats du monde sont endettés, et cette dette ne
cesse de croître.
Pourquoi? Parce que depuis des décennies, ces Etats sont intervenus en défense des grands groupes industriels, et tout particulièrement ceux de l'armement, les arrosant de commandes et
subventions plus ou moins déguisées, jusqu'à prendre en charge une grande partie du salaire (en France, les exonérations de cotisations sociales, qui sont une partie du salaire, représenteront
autour de 60 milliards en 2009).
Allons plus loin : c'est cet endettement, produit de l'asphyxie d'un système économique qui ne fonctionne pas, qui a engendré les chateaux de cartes avec lesquels jonglent les marchés financiers,
car il faut bien,n'est-ce pas, que cette dette soit honorée... fût-ce, pour l'essentiel, à coups de nouvelles dettes!
A celles-ci il faut ajouter les dettes des particuliers, qui sont le fruit d'une part de la baisse continue des salaires réels, d'autrepart de la propagande commerciale effrénée, ce bombardement
neuronal auquel tous sont soumis pourleur faire consommer des produits dont ils n'ont nul besoin.
4) Ce chateau de cartes sur lequel repose toute l'économie mondiale depuis les années 70 au moins ne vaut rien.
En quelques heures, des milliards peuvent s'évaporer. Le cours des actions, qui sont considérées comme des "actifs", fond comme neige au soleil. Autrement dit, la "richesse" du monde, celle que
l'on exhibe depuis des années devant nos yeux comme un miroir aux alouettes, est fictive, c'est une bulle de savon peinte aux couleurs du dollar.
Depuis les années 70, écrivons-nous, il nous faut préciser : depuis le 15 août 1971, date de la fin de la convertibilité du dollar en or, la monnaie n'est plus que du papier qui ne vaut que par
convention.
5) Il découle de ces observations que l'économie d'endettement général touche aujourd'hui ses limites... et ouvre une porte de sortie.
L'histoire des décennies passées, au contraire de ce que serinent libéraux... et anti-libéraux, n'a en effet été économiquement que l'histoire de lamontée en puissance de l'Etat dans
l'économie. On franchit aujourd'hui un saut qualitatif : l'Etat renationalise à tour de bras les banques, les assurances, sous toutes les latitudes. Il garantit les dépôts bancaires, et les prêts
interbancaires : tout repose sur lui.
Autrement dit, toute l'économie mondiale, dont l'activité repose sur les comptes d'une trentaine de banques, est prise en main de ce que l'on appelle "la puissance publique", mais ceci au compte
d'intérêts privés.
Alors n'est-il pas temps pour ceux qui n'ont pas renoncé au combat pour une autre société, une société socialiste, dont le moteur ne serait plus la recherche du profit, de relever la tête, de
s'ébrouer en secouant les montagnes de détritus sous lesquelles elles ont été accablées depuis la chute du mur de Berlin?
6) Avec cette crise, une porte s'entrouvre : celle de la prise en main collective, publique, des principaux leviers économiques, de ces grandes entreprises et leurs banques dont la concurrence
folle détruit la planète. La forme en est déjà trouvée : c'est la nationalisation, encore faut-il qu'elle s'opère sans indemnités, ni rachat. C'est l'annulation de la dette publique qui
pèse sur tous les comptes comme un boulet manifestement illégitime.
Cette porte, il faut maintenant que des pieds s'y insinuent, en masse, pour empêcher qu'elle soit de nouveau claquée. Le capitalisme a fait son temps, et croule sous ses propres dettes, il faut
faire le ménage et mettre la disposition de l'humanité les moyens prodigieux déjà existants d'un nouvel âge social, qui pourrait être le premier âge d'or de l'humanité, la fin de la
préhistoire humaine. Tout est là, sous nos mains, voire à nos pieds. Il ne manque qu'une main, non plus invisible, pour construire rationnellement un système social juste, efficace.
Que cette main soit le poing avec lequel les banksters et leurs gouvernements seront chassés de leurs fauteuils confortables, et cette crise aura eu un aspect positif.
Autrement, elle annoncera une rechute plus profonde qu'imaginable dans la barbarie.
Amalric a bien du talent. Et il lui en faut, pour faire tenir ce film-là debout, quand il est flanqué d'un acteur qui en est fortement dépourvu, à savoir Guillaume Depardieu et
surtout quand le film en question part en vrille rapidement, après un début pourtant prometteur et même drôle.
Tout se conjugue contre le spectateur ici : un scénario décousu, des situations improbables et fort peu crédibles, et puis finalement une veine pas idiote du tout, celle de la quête du sens de la
vie par un réalisateur dépressif, quête qui l'emmène dans ce qui ressemble fort à une secte, mais hélàs qui tourne à l'eau de boudin.
Et pourtant, Bonello a du talent. Quelques scènes de transe filmées sous les arbres transpercent même l'écran, d'une beauté et d'une intensité indéniables. Mais c'est pour retomber dans un
patchwork de références purement formelles (comme le livre de Clausewitz exhibé nonchalamment mais sans suite), de dialogues relativement niais, bref on imagine que le scénario aussi, comme
Amalric, se cherche un sens, mais ne le trouve jamais. Quel gâchis!
C'est en fait un double scandale que constitue la réincarcération de Rouillan.
Le premier est la campagne haineuse de la presse à son encontre. Allumant une télévision, une radio, on entendra ceci : "Rouillan a déclaré qu'il ne regrettait rien".
Nous invitons nos lecteurs à lire son
interview à l'Express : on ne trouvera rien de tel! Voici ce que déclare Rouillan : "Je n'ai pas le droit de m'exprimer là-dessus... Mais le fait que je ne m'exprime pas est une réponse.
Car il est évident si je crachais sur tout ce qu'on avait fait, je pourrais m'exprimer. Mais par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan
critique."
Et il affirme par ailleurs que ce que lui et ses camarades ont entrepris dans les années 70 n'est plus à l'ordre du jour.
Alors pourquoi cette réincarcération? Soyons clair, c'est un pur délit d'opinion qui est reproché à Rouillan.
Voici un homme qui sort de prison et qui jette un regard lucide sur le monde qu'il découvre : "Dans les années 50-60, le gros de la société était fortement politisé. Un militant socialiste pouvait sortir une analyse politique. Aujourd'hui, j'ai l'impression que le marxisme, toutes les
théories qui nous permettaient d'appréhender les situations, ont été oubliées. Certes, les situations ont considérablement évolué, mais, en même temps, elles gardent leurs bases fondamentales:
nous sommes dans une société de classes, nous sommes dans une société où le conflit impérialisme/anti-impérialisme est crucial. On se perd dans l'aide aux pauvres, à ceux qui souffrent... Non,
les pauvres, ceux qui souffrent, les exploités et les opprimés sont des pro-lé-taires! Aujourd'hui, il faut bosser énormément pour convaincre les gens de la réalité du système. Si vous allez dans
une cité pour parler de religion, vous aurez plus d'attention que si vous venez parler d'oppression, d'exploitation de classes. Cela vient de la dépolitisation qui a été inscrite dans ces couches
populaires, cette pression médiatique terrible qui a rendu toute tentative d'analyse des situations has-been. On a tout résumé à des images d'Epinal assez ridicules. C'est angoissant quand on se
balade dans les rues de Marseille de voir le nombre de portraits de Che Guevara. Un Che lessivé de toute conscience politique. Un Che transformé en icône marketing."
Et qui réaffirme ce qui est de son point de vue assez logique :
"l'Etat s'y prépare avec des programmes contre-insurrectionnels qui vont jusqu'à l'utilisation de drones... Que fera-t-on, à ce moment-là, en tant que révolutionnaires? Appeler à voter
Besancenot ou amener d'autres pratiques? (...) Mais en tant que communiste, je reste convaincu que la lutte armée à un moment du processus révolutionnaire est nécessaire."
On peut être d'accord ou pas avec ces affirmations. Mais si affirmer que le renversement de l'ordre social ne peut se faire que dans la violence au pays de la révolution française, dans
un monde dominé par une Amérique dont la constitution pose comme principe la nécessité du soulèvement contre la tyrannie et l'oppression, c'est extraordinaire et honteux!
Et voilà bien le second scandale : la position des dirigeants du futur "nouveau parti anticapitaliste" d'Olivier Besancenot. Une fois assuré un "service minimum", c'est-à-dire de s'élever contre
l'incarcération de Rouillan, ils martèlent leur désaccord aveclespropos de Rouillan, Alain Krivine - quel retournement ! - exigeant pour sa part que Rouillan se renie avant d'entrer au NPA. Et
puis, pas un mot sur qui sont les censeurs, notamment les prtisans d'une intervention en Afghanistan qui a fait bien plus de morts que les opérations d'Action Directe.
La vérité est sans doute que les propos de Rouillan sur le NPA sont resté en travers de la gorge de cespoliticiens d'extrême-gauche qui veulent être "respectables" . Echantillons assez savoureux
: au journaliste qui l'interroge sur la condamnation par Besancenot de la violence d'Action Directe, Rouillan rétorque malicieusement :
"Et en même temps, il se dit guévariste. C'est un petit peu paradoxal!"
Sur le fait que le futur parti de Besancenot ne se nomme pas révolutionnaire, Rouillan lâche :
"Ce serait une démission. Le mot "révolution" signifie toujours "affrontement". Avec la bourgeoisie, avec le gouvernement... Si on crée un instrument de lutte en renonçant à ce terme, cela
signifie que les choix sont faits: le NPA serait un petit parti électoral."
Bref. Le crime majeur de Rouillan, c'est de n'avoir pas été brisé par la prison, et le voilà doublement ostracisé pour cela. On ne prendra même pas la peine ici de se démarquer d'Action
Directe, c'est hors-sujet, la vérité est que la réincarcération de Rouillan dévoile l'abominable police de la pensée qui sévit dans notre pays et qu'il faudra tôt ou tard, ainsi qu'une camisole
de force intellectuelle, mettre en lambeaux.
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